« Au hasard, me répondit-il. Un jour du mois de juin 1848, après avoir fait ma sieste, j’allais m’asseoir à mon bureau pour écrire à mes parents de Lucerne, quand des pas précipités se firent entendre, et mon factotum Marshall, qui surveillait la construction d’un moulin à scie, entra dans ma chambre. Il ne m’avait quitté que deux jours auparavant, et je pensais ne le revoir qu’après ma bâtisse achevée. Jugez de mon étonnement quand je vis Marshall s’arrêter devant moi, immobile, le regard fixe, la bouche béante, les bras tendus. Comme il ne se pressait pas de parler, je m’écriai avec impatience : « Avez-vous perdu la tête ? — Perdu la tête ! — Je le croirais volontiers. » Puis, regardant autour de lui s’il n’y avait personne qui épiât ses paroles, il me glissa ces mots à l’oreille : « Des trésors inouïs ! des montagnes d’or ! — Que voulez-vous dire ? — Ce que je veux dire ? Eh bien ! voulez-vous faire une fortune immense, gagner des milliers de dollars, plein cette chambre ? »
» Je ne doutai pas que Marshall ne fût devenu fou, et je le lui dis sans déguisement. Mais, pour toute réponse, il ouvrit la main et en versa une quantité de grains d’or. Alors je devins tout comme Marshall était en se présentant devant moi. Il semblait que son cœur fût délivré d’un lourd fardeau, car, s’asseyant près de moi, il me conta son aventure :
» — Je montais et descendais, me dit-il, les bords de la rivière où l’on construit le moulin, surveillant les ouvriers, quand je remarquai dans la boue quelque chose de brillant. Je crus d’abord que c’était de l’opale, très-commun dans le pays, et je continuai mon chemin ; mon regard fut attiré vingt et trente fois par l’éclat des mêmes objets, sans que j’y fisse autrement attention. Cependant, la reproduction de ce phénomène m’étonna, et j’étais sur le point de descendre sur la rive pour examiner une de ces pierres éclatantes ; mais, me reprochant tout-à-coup mon inutile curiosité, je poursuivis ma marche.
» A quelques pas de là, l’instinct l’emporta sur la réflexion ; je saisis une de ces pierres, et, à ma grande surprise, je vis que c’était une pépite de l’or le plus pur. Vite, je me mis à l’œuvre et en ramassai une masse d’autres. Je m’imaginais que ce trésor, dont je devais la découverte au hasard, avait été enfoui là par des Indiens depuis des siècles ; mais, en visitant le sol avec plus d’attention, je m’aperçus qu’il était jonché d’or. Après en avoir rempli mes poches, je sautai sur mon cheval et j’accourus ventre à terre pour vous raconter cette merveilleuse trouvaille. » — Ma première pensée fut de lui demander s’il en avait fait part à quelque autre que moi. Sur sa réponse négative, je fis seller mon cheval, et nous retournâmes au moulin. A la tombée de la nuit, nous étions sur les lieux, et, fouillant la terre avec nos couteaux, nous recueillîmes une si grande quantité de pépites d’or, pesant plusieurs onces, que nous en étions pâles d’étonnement et de joie.
» Dominés par la sensation bien naturelle que produisait en nous cet évènement, nous rentrions au logis sans dire mot, quand les ouvriers vinrent au-devant de nous en criant à tue-tête : « De l’or ! de l’or ! » Nous sûmes ensuite que l’un d’eux nous avait observés pendant la nuit, et avait suivi notre exemple, mais sans pouvoir longtemps garder son secret ; et, le lendemain, des centaines d’individus étaient informés de la découverte. Au bout d’un mois, il y avait sur le terrain quatre mille chercheurs d’or.
» Au surplus, ajouta-t-il en terminant, vous avez dû lire en Europe une excellente notice de M. Jules Marcou, sur les gisements aurifères en Californie. »
Je lui avouai que je ne connaissais pas ce travail.
« Un de mes amis de San-Francisco le possède, continua-t-il ; je vous le procurerai dès ce soir. Lisez-le avec attention. Il est intéressant et surtout véridique. Ce sera pour vous une excellente préparation avant d’aborder les placers. »
Je remerciai vivement M. Sutter, et, en effet, le même soir, je trouvai à mon hôtel la notice de M. Jules Marcou. Je l’ai lue avec le plus vif intérêt. J’en citerai le passage qui suit, relatif à la composition des terrains aurifères et aux premières exploitations de l’or en Californie :
« Jusqu’à présent, l’or n’a été trouvé en Californie que dans deux formations différentes. D’abord, on l’a rencontré et exploité exclusivement dans le drift, roches ou terrains des époques quaternaires et modernes, qui occupent presque tout le pays ; il recouvre les roches éruptives, même au sommet de collines assez élevées. Le drift proprement dit est formé de sables et de cailloux roulés plus ou moins gros, suivant la position du terrain ; il est surtout développé sur le flanc des collines ou dans le fond des ravins, et aux points de rencontre de deux ou plusieurs vallées. Il y a aussi un peu d’argile mêlé au sable, et beaucoup de fer à l’état d’oxyde, qui donne une couleur rougeâtre à tout le dépôt. C’est dans cette partie du quaternaire californien que se trouve l’or, en pépites, en grains ou en paillettes ; le point le plus riche du drift est la partie la plus voisine de la roche éruptive, qui se trouve dessous.