La grande insurrection des Ouled-Sidi-Cheikh est le premier de ces fâcheux événements qui ont arrêté la pénétration au sud de l’Algérie. Si Hamza mourut subitement à Alger le 21 août 1861, probablement empoisonné à l’instigation du parti intransigeant de la famille, qui ne pardonnait pas au marabout sa soumission à la France[136]. Son fils Si Sliman, nommé bach-agha, ne sut pas comme son père résister aux sollicitations de son entourage. Poussé par son oncle Si Lala, il fit défection et souleva contre nous les populations de son commandement[137]. La révolte des fils de Si Hamza et du Sud-Oranais, commencée en 1864 par l’anéantissement à Aouinet-bou-Beker de la petite colonne du colonel Beauprêtre, devait durer près de vingt ans (1864-1883). « La longue durée de cette rébellion surprend au premier abord. Il en faut sans nul doute chercher la cause dans le dévouement des populations du Sud-Oranais envers leurs chefs religieux, dans la nature du pays, dans la difficulté des communications, et aussi dans les événements de 1870, qui vinrent se jeter à la traverse de toute action vigoureuse dans ces contrées lointaines[138]. » Il faut aussi tenir compte de l’ignorance où l’on était trop souvent à Paris des véritables données du problème, des tiraillements entre Alger et Paris et des incertitudes qui en résultaient. Enfin, « pour prolonger la lutte, les Ouled-Sidi-Cheikh avaient, au-delà et en dehors du rayon de notre influence, des points d’appui et des asiles, des partisans et des moyens de ravitaillement dans les oasis de l’Extrême Sud. Par là, ils étaient pour ainsi dire insaisissables, et ils nous le firent bien connaître[139]. » Toujours vaincus et semblant chaque fois à la veille d’un anéantissement complet[140], les Ouled-Sidi-Cheikh reparaissaient bientôt à la tête de nouvelles forces, lançant à l’improviste les bandes de pillards à leur dévotion sur nos administrés, trouvant des auxiliaires non seulement parmi les quelques dissidents de nos tribus restés attachés à leur fortune, mais encore parmi ces turbulents nomades marocains qui ont leurs parcours au sud-ouest de l’Algérie.

C’est de ce côté qu’il fallait agir, comme nous y autorisait d’ailleurs le traité de 1845, et qu’on agit en effet. En 1865, le colonel de Colomb[141], après un repos de cinq ans, poursuivit ses expéditions antérieures dans le Sud-Ouest. En avril 1866, il vint camper à El-Ardja, à 2 kilomètres des ksour de Figuig, mais sans qu’il lui fût permis de s’attaquer à ce foyer de désordre. En 1867, le général Deligny[142] proposa au Gouverneur général, le maréchal de Mac-Mahon, de diriger une expédition contre Figuig. Il montrait que l’apparition d’une force imposante devant Figuig aurait un immense retentissement dans toute la zone saharienne, aussi bien celle dépendant de l’Algérie que celle relevant du Maroc : « Dans ma conviction, disait-il, l’opération est très bonne, sera fructueuse en résultats et pourra clore pour des années l’ère des insurrections. Dans aucun cas, elle ne saurait rien présenter de dangereux et de compromettant[143]. » Mais cette manière de voir ne fut pas adoptée par le Gouvernement.

Cependant les nécessités de la lutte avec les rebelles amenèrent encore une fois sous les murs de Figuig le colonel Colonieu, en avril 1868[144]. Ce fut la dernière expédition jusqu’à celle du général de Wimpffen en 1870.

Le général de Wimpffen ne fut autorisé à entreprendre son expédition de l’Oued-Guir, rendue nécessaire par une situation menaçante, qu’à la condition expresse de ne point s’attaquer à Figuig et de ne pas même s’en approcher. En ne lui laissant pas toute latitude, on empêcha sa colonne d’avoir tous les résultats qu’on en pouvait attendre. Les conséquences furent néanmoins importantes, tant au point de vue géographique qu’au point de vue politique[145]. L’expédition de l’Oued-Guir imprima aux turbulentes populations du Sud-Ouest une haute idée de notre puissance, en enlevant aux Ouled-Sidi-Cheikh la plus grande partie de leurs moyens d’action ; elle maintint dans le devoir les tribus hésitantes ; surtout, c’est grâce à elle que la guerre franco-allemande de 1870 et l’insurrection algérienne de 1871 n’eurent pas leur contre-coup dans le Sud-Oranais, dont la tranquillité ne fut pas troublée[146]. Deux succès remportés à Benoud (1871) et à Nefich (1874) sur les Ouled-Sidi-Cheikh achevèrent la défaite des dissidents.

En Algérie comme dans le monde entier, la guerre de 1870 nous imposa une période de réserve pendant laquelle nous dûmes en quelque sorte nous replier sur nous-mêmes, pour guérir nos blessures et attendre le retour de nos forces. Cependant l’insurrection de 1871 avait rendu une intervention nécessaire dans la région du Sud-Est. En 1866, à la suite de l’insurrection des Ouled-Sidi-Cheikh, l’aghalik d’Ouargla avait été rattaché à la province de Constantine et placé sous le commandement d’un grand chef indigène, le caïd Ali Bey ben Ferhat, qui commandait en même temps l’Oued-Rir et le Souf et s’installa à Touggourt. Il se montra insuffisant, et son action maladroite amena en mai 1871 le massacre de la garnison et d’une partie de sa propre famille par le faux chérif Bou-Choucha[147]. Peu de temps après (décembre-janvier 1871), Touggourt et Ouargla étaient réoccupés par le général de Lacroix ; le lieutenant-colonel Gaume et le commandant Rose poursuivirent quelques révoltés jusqu’à Aïn-Taïba, à la limite du grand Erg[148]. L’année suivante (janvier 1873), la colonne du général de Galiffet[149], forte de 700 hommes environ, se dirigeait sur El-Goléa par la route de l’Ouest, qui passe par Hassi-el-Hadjar, Hassi-Berghaoui, Hassi-el-Zirara. Arrivée à El-Goléa le 24 janvier, elle trouvait l’oasis évacuée par les habitants, qui avaient seulement laissé quelques nègres à la garde des maisons. Le 1er février, le général de Galiffet reprenait le chemin d’Ouargla qu’il atteignait par la route directe en sept jours[150]. Cette petite expédition eût dû avoir pour conséquence immédiate l’occupation du Touat et du Tidikelt, qui s’attendaient à nous voir continuer notre marche en avant et nous envoyaient des protestations d’amitié. Malheureusement, ce fut un effort sans lendemain. Ne pas dépasser Ouargla était une politique, occuper le Touat en était une autre ; nous n’avons su nous arrêter à aucune de ces deux solutions, et nos hésitations ont duré vingt-cinq ans.

Dans les conditions nouvelles où se trouvait l’arrière-pays de nos possessions algériennes par suite de l’insurrection algérienne et de la guerre de 1870, l’exploration individuelle ne pouvait guère être fructueuse. Aussi les tentatives isolées faites pendant cette période, le plus souvent sans l’aveu ou contre le gré du Gouvernement, n’ont-elles guère donné de résultats, pas plus pour la géographie que pour la pénétration économique ou commerciale. Les rares explorateurs sahariens de cette époque sont d’ailleurs, pour la plupart, des hommes sans culture et sans préparation, incapables de voir et d’observer, pleins d’ignorance et de présomption. Nous sommes loin des espérances qu’avaient fait concevoir les Duveyrier et les de Colomb. Au point de vue scientifique comme au point de vue politique, nous entrons dans une période d’effacement et de stagnation.

En 1874, Dournaux-Dupéré, ancien commis de marine, ancien instituteur à Frenda, accompagné de deux négociants, l’un Français, Joubert, l’autre originaire du Souf, projetèrent de gagner le Niger par l’Ahaggar, mais, modifiant leurs plans primitifs, ils voulurent auparavant s’assurer l’appui d’Ikhenoukhen. C’était en somme faire l’épreuve de la valeur réelle du traité de Ghadamès[151]. Dans ce but ils se rendirent d’abord à Ghadamès, pour de là gagner Ghat : « Les Touareg que j’ai vus ici, écrivait Dournaux-Dupéré à Duveyrier, se souviennent parfaitement du traité et s’en félicitent ; le moment est des plus favorables à une reprise sérieuse des relations avec eux[152]. » Cependant, quelques jours plus tard, les trois voyageurs étaient assassinés au sud de l’Oued Ohanet, à l’instigation, dit-on, des négociants de Ghadamès, jaloux de voir les Français s’engager sur les routes suivies par leurs caravanes. D’après le récit fait par un chef targui de Ghat à l’explorateur allemand Erwin de Bary, les Ifoghas et les Imanghasaten n’auraient pas été étrangers au meurtre[153].

La même année, un voyageur de commerce, Paul Soleillet, qui avait déjà visité le Sud-Algérien et le Mzab, se propose, comme tant d’autres avant et après lui, de réunir l’Algérie au Sénégal par Tombouctou. Il était chargé par la Chambre de Commerce d’Alger de « reconnaître la route d’Alger à l’oasis d’In-Salah par Laghouat, le Mzab et El-Goléa ; de présenter aux populations du Sahara central des échantillons de nos produits manufacturés et de tâcher de ramener avec lui, à son retour, des négociants du Sahara central, porteurs de quelques marchandises du désert et du Soudan ». Une pareille mission, comme l’événement le démontra, n’avait aucune chance de succès. Quittant El-Goléa, accompagné de quatre indigènes seulement, il se dirigea rapidement sur In-Salah ; arrêté au ksar le plus septentrional de ce district, celui de Miliana, il reçut l’ordre de sortir immédiatement de l’oasis ; il demanda une réponse aux lettres de la Chambre de Commerce et de l’agha de Touggourt, on ne voulut même pas les ouvrir ; menacé de mort, il dut remonter sur son mehari à onze heures, le même soir[154]. Son voyage n’avait eu aucune espèce de résultat « M. Soleillet, écrivait très justement M. Duponchel[155], voit plutôt le fait du voyage en lui-même que l’utilité des renseignements qu’il pourrait en rapporter. Ne s’imposant d’autre tâche que de nous tenir au courant de ses moindres incidents de route, il croit fort inutile de porter son attention ou d’appeler la nôtre au-delà. » Son rapport à la Chambre de Commerce[156] témoigne qu’il était presque sans culture ; aucune route, aucun croquis d’itinéraire ne permet de suivre sa marche, et les observations d’orientation qu’il a faites sont si défectueuses, qu’on sait à peine quelle route il a suivie[157].

Une proposition d’un avocat, nommé Léon Seror, qui voulait aller installer un marché à El-Goléa et créer un poste de résident commercial à In-Salah, avec le titre de consul de France, ne fut pas prise en considération et ne méritait évidemment pas de l’être.