Les seules explorations qui, dans cette période, offrent quelque intérêt, sont celles de Victor Largeau, quoiqu’elles n’aient pas eu non plus de bien grandes conséquences. Largeau résolut de s’adresser aux négociants mêmes de Ghadamès, pour essayer d’ouvrir ces régions au commerce français ; en 1875, remontant d’abord l’Igharghar, il gagna Ghadamès par Hassi-Bothin et rentra par El-Oued, après avoir obtenu des promesses encourageantes ; les négociants s’engageaient à faire bon accueil à nos commerçants et à entrer en relations d’affaires avec nos marchés du Sud-Algérien. L’année suivante, accompagné cette fois de trois jeunes gens, Louis Say, Gaston Lemay et Faucheux, Largeau se rendit de nouveau à Ghadamès par Berresof. Il garantissait aux Ghadamésiens la vente de leurs marchandises aux prix de Tripoli et une entière sécurité pour la route, s’ils voulaient bien se rendre en Algérie avec des produits du Soudan. Il reçut de belles paroles et se croyait certain de détourner au moins une caravane vers Touggourt[158]. Mais, quand le jour fut venu de l’accompagner à son retour, les Ghadamésiens prétextèrent les menaces des Turcs de Tripoli, tandis que le kaïmakam niait avoir reçu aucune lettre du pacha. Il fut contraint de reprendre la route d’El-Oued, ne ramenant ni un négociant, ni une charge de marchandises.

En 1877, Largeau tenta de se rendre au Tidikelt. Après un séjour prolongé à Ouargla, il s’avança jusqu’au Hassi-Zmeïla dans l’Oued-Mya, mais, effrayé des menaces des gens d’In-Salah, qui avaient écrit aux Chaanba d’Ouargla de ne pas conduire d’infidèles dans leur pays, il abandonna ses projets et revint sur ses pas. Largeau a raconté ses deux voyages à Ghadamès dans de nombreux articles et dans un ouvrage sans prétention scientifique, mais qui n’est pas dépourvu d’intérêt et de couleur[159]. En 1876-77, l’enseigne de vaisseau Louis Say descendait d’Ouargla à Aïn-Taïba, explorait les Gassi jusqu’à El-Biodh et s’avançait jusqu’à Temassinin.

Le cardinal Lavigerie avait rêvé de répandre le christianisme parmi les populations noires de l’Afrique et il espérait lui aussi atteindre le Soudan par la voie du Sahara. La Société des Missionnaires d’Alger ou Pères Blancs, fondée après la famine de 1867, fut organisée définitivement en 1874. Les Pères Blancs furent d’abord établis à Biskra, Géryville, Laghouat et Metlili. De cette dernière ville partirent, en 1876, les Pères Paulmier, Ménoret et Bouchard ; ils furent assassinés par leurs guides un peu avant d’arriver à Hassi-Inifel. Ces guides étaient des Touareg qui, chassant avec des Chaanba dissidents au sud du Mzab, avaient été capturés par les nomades algériens et envoyés à Alger ; l’année précédente, on les avait déjà proposés comme guides à Largeau, qui les avait refusés. Ils offrirent eux-mêmes leurs services au cardinal Lavigerie, qui eut le tort d’ajouter foi à leurs protestations de dévouement.

Cet insuccès ne découragea pas Lavigerie ; il résolut d’essayer de la voie de Ghadamès, qui avait toujours été reconnue un peu moins dangereuse que celle de l’Ahaggar. En 1879, les Pères Richard et Kermabon partent de Ghadamès, parcourent la région des Azdjer pour l’étudier, se mettre en rapport avec ses habitants et chercher le point le plus favorable à l’établissement d’une station de missionnaires. Guidés par les Touareg Ifoghas, ils s’avancent jusqu’à l’Oued-Tikhammalt, au nord-ouest de Ghat, gagnent de là le lac Mihero, pour remonter ensuite sur l’Oued-Tidjoujelt, et Temassinin, d’où ils gagnent Ghadamès après une absence de 56 jours. Ils avaient recueilli d’utiles renseignements géographiques et noué de bonnes relations avec les plus importantes tribus Azdjer, notamment les Ifoghas et les Imanghasaten.

Les sondages de l’Oued-Rir[160], interrompus en 1866, furent repris en 1873 : le débit de la nappe artésienne avait diminué dans la plupart des oasis, et Sidi-Khelil, où l’on n’avait pu creuser profondément, par suite de la fluidité des sables, souffrait de la sécheresse malgré ses 27 puits. Un sondage poussé à 90 mètres lui donna une source de 1.200 litres, tandis qu’une autre de près de 2.000 litres rendait la vie à l’oasis d’El-Berd[161]. Enfin l’initiative privée intervenait aussi dans cette région. En 1878, comme l’Administration des Domaines mettait en vente les terrains séquestrés après la petite insurrection d’El-Amri, MM. Fau, Fernand et Albert Foureau se firent adjuger la petite oasis de Foughala, au Zab, et deux autres oasis ; ce fut l’origine de la Compagnie de l’Oued-Rir.

C’est également à la création de quelques oasis nouvelles qui devaient aboutir en fin de compte les missions et les projets du commandant Roudaire. Les grands chotts qui s’étendent au Sud de la province de Constantine et de la Tunisie, jusqu’au fond du golfe de Gabès, sur une longueur de 375 kilomètres, avaient déjà depuis longtemps attiré l’attention des savants[162] et dès 1845, M. Virlet-d’Aoust établissait qu’un des plus importants de ces bas-fonds, le chott Melrir, était au-dessous de la Méditerranée. Plus tard, les observations barométriques faites par MM. Vuillemot, Marès, Dubocq, Ville, avaient également donné des altitudes inférieures au niveau de la mer ; mais les résultats obtenus présentaient entre eux d’assez grandes discordances. En 1872, le Ministre de la Guerre chargea le capitaine Roudaire et le capitaine Villars d’exécuter les opérations géodésiques de la méridienne de Biskra. Le nivellement trigonométrique fait en 1873-75 fournit la preuve que le fond des chotts Melrir et Rharsa se trouvait à 24 mètres en moyenne au-dessous du niveau de la mer. M. Roudaire conçut alors la pensée qu’il serait possible, en introduisant les eaux de la Méditerranée dans la région des chotts, de faire pénétrer la fertilité, le commerce, la vie jusqu’au cœur du Sahara algérien. M. de Lesseps prêtait à ce projet l’appui de son influence. Il fallait tout d’abord s’assurer de l’altitude du chott Djerid et de la véritable nature des seuils qui le séparent de la mer et du Rharsa. Tel fut l’objet de la mission que reçut M. Roudaire en 1875 ; vérification faite, il dut convenir que le niveau du Djerid se trouvait au-dessus du niveau de la mer.

Pomel[163], directeur de l’Ecole supérieure des Sciences d’Alger, contesta qu’il y ait eu dans l’antiquité, comme le soutenaient les partisans de la mer intérieure, communication entre la Méditerranée et les chotts ; il exposa les faits dans diverses notes présentées par lui à l’Académie des Sciences, en 1874-75. En 1879, Pomel obtint une mission à l’effet d’étudier les formations littorales de la côte orientale de la Tunisie, le seuil de Gabès et les dépôts du voisinage des chotts tunisiens ; ses idées sur la véritable nature de ces dépôts et sur l’existence d’un seuil crétacé se trouvèrent pleinement démontrées[164]. Pomel refusait aussi de croire à la modification du climat de l’Algérie qu’on escomptait, et estimait la dépense nécessaire à un chiffre beaucoup plus élevé que M. Roudaire. D’autres objections étaient formulées par Fuchs, Cosson, etc., sur les conséquences plus que douteuses de l’entreprise. Aussi, dès cette époque, le projet de mer intérieure peut être considéré comme condamné. En 1882, une Commission chargée par le Gouvernement d’examiner le projet Roudaire, conclut qu’il n’y avait pas lieu, pour le Gouvernement français, d’encourager l’entreprise.

Des idées plus exactes sur la constitution géologique et la véritable nature du Sahara commençaient d’ailleurs vers cette époque à pénétrer dans le public. En 1872, Pomel[165], mettant à profit les observations recueillies au cours de son voyage de 1862 et les documents fournis par les explorateurs, publiait une étude d’ensemble sur le Sahara[166], œuvre de haute valeur, dans laquelle il rectifie les idées erronées qui avaient cours sur la géographie physique de cette contrée et discute, pour répondre au désir exprimé par Edouard Lartet, les questions relatives à l’hypothèse d’une mer saharienne à l’époque quaternaire. Pomel montre que les pays de l’Atlas se rattachent à l’Europe par leur structure géologique et sont séparés de l’Afrique par le Sahara. Il présente un aperçu géographique des différentes régions naturelles du Sahara, bassin des chotts, hamadas, areg. Il fait justice des conceptions répandues alors sur l’extension des dunes et leur infertilité absolue et montre que les parties les plus stériles et les plus désolées du désert sont au contraire les hamadas. Au Congrès de l’Association française pour l’avancement des Sciences à Clermont-Ferrand, en 1876, Pomel revint sur ces questions et exposa, dans un résumé d’une remarquable précision, l’Etat actuel de nos connaissances sur la géologie du Soudan, de la Guinée, de la Sénégambie et du Sahara. Comme directeur de l’Ecole Supérieure des sciences et du Service de la carte géologique de l’Algérie, Pomel devait, pendant de longues années encore, contribuer à l’étude scientifique du Sahara, de sa constitution stratigraphique, des phases de son climat, de ses faunes anciennes, de ses dessins rupestres.

Une autre mission scientifique nous a fait connaître exactement les curieuses populations du Mzab : ce fut celle qu’obtint Masqueray en 1878. Il séjourna au Mzab près de deux mois[167] et en rapporta de précieux documents, les livres historiques, législatifs et religieux des Beni-Mzab, la Chronique d’Abou-Zakaria, le Kitab-en-Nil. Il traduisit et commenta la Chronique, histoire de la secte ibâdite et des origines de ce curieux groupe religieux, publia l’année suivante une Comparaison du dialecte des Zenaga du Sénégal avec le vocabulaire des Chaouïa et des Beni-M’zab[168]. Lorsqu’on organisa l’enseignement supérieur à Alger, en 1880, Masqueray, comme professeur et directeur de l’Ecole des Lettres, continua à donner, tant par lui-même que comme directeur du Bulletin de Correspondance Africaine, de précieuses contributions à la connaissance de la géographie, de l’histoire, de la linguistique du Sahara.