Parmi les renseignements dont on disposait, les uns remontaient à une époque antérieure à 1830. Les auteurs principaux auxquels on les empruntait étaient, outre les géographes grecs et romains, El-Bekri (XIe siècle)[4], Edrisi (XIIe siècle)[5], Léon l’Africain (XVIe siècle)[6], Thomas Shaw (XVIIe siècle)[7], enfin les naturalistes français Peyssonnel, Desfontaines[8] et Poiret (XVIIIe siècle)[9]. Le major Laing (1825-1826), puis René Caillié (1827-1828) avaient visité Tombouctou, mais leurs traversées du Sahara avaient fourni peu de résultats scientifiques. La carte d’Afrique publiée par Rennel en 1790 (revue en 1803), dont nous reproduisons la partie relative au Sahara, peut être considérée comme représentant assez exactement l’état des connaissances avant la conquête française. La carte publiée par le colonel Lapie (1828)[10], appuyée surtout sur Shaw, ne marque pas un progrès bien sensible sur la carte de Rennel, bien que Carette ait dit « qu’il était impossible de faire un usage plus judicieux de matériaux incohérents[11] ».
Mais des faits nouveaux s’introduisirent bientôt dans le domaine de la discussion et agrandirent le cercle des connaissances. On avait rencontré à Alger même des Mozabites et des Biskris organisés en corporations de métiers, et on avait obtenu d’eux quelques renseignements sur leur pays d’origine[12]. En 1835, d’Avezac publiait ses Etudes de géographie critique[13]. Il avait pris pour point de départ un itinéraire fourni à William B. Hodgson, consul général des Etats-Unis à Alger, par un habitant de Laghouat. Hodgson avait traduit en anglais la relation d’El-Hadj ebn ed Din el Laghouati, et d’Avezac en avait fait une version française. Les itinéraires de cet indigène vont de Laghouat à In-Salah et d’El-Goléa à Ghadamès. Désirant tracer ces itinéraires sur une petite carte, d’Avezac sentit la nécessité de faire table rase de tous les travaux antérieurs et de construire à neuf la carte de la région ; il fut ainsi amené à discuter de nombreux itinéraires, et à utiliser divers renseignements qui lui furent communiqués par l’état-major français. Cette discussion savante et approfondie est le commentaire de la carte, datée de février 1836.
En 1837 fut constituée une Commission pour l’exploration scientifique de l’Algérie[14] qui, organisée en 1839, commença à fonctionner vers 1840, et publia les excellents travaux géographiques du capitaine du génie Carette. Les deux ouvrages qu’il fit paraître en 1844 sont la mise en œuvre d’informations indigènes[15].
Où commençait le Sahara ? Telle était la première question qu’on se posait alors. « A une époque où l’on connaissait à peine le Tell algérien, pour qui était à Oran et à Alger, les villes de Mascara, de Tlemcen et de Médéa étaient des oasis en plein désert ; pour qui était dans ces villes de l’intérieur, Saïda, Tiaret, Teniet-el-Had, tous les postes qu’on venait de créer sur les limites du Tell, étaient au bout du monde. Ceux de nos officiers qui faisaient la guerre, qui observaient, savaient seuls à quoi s’en tenir. Mais pour tout le monde le désert commençait au-delà de ces postes, et il fut un temps, dans la province d’Oran, par exemple, où une colonne qui s’était hasardée jusqu’au Chott croyait être arrivée aux limites du possible, et avoir atteint une ligne au-delà de laquelle l’air n’était plus respirable que pour les nègres et les antilopes[16] ».
On comprend d’ordinaire dans le Sahara algérien la région des steppes ou hautes plaines, souvent appelées aussi le Petit-Désert, qui s’étend au sud de la dernière ride de l’Atlas Tellien, au-delà de Daïa, Tiaret et Boghar. Cependant d’autres auteurs[17] reconnaissaient que le Sahara ne commence qu’au sud des montagnes de la Kibla, c’est-à-dire au sud de l’Atlas Saharien. Carette s’efforçait à son tour[18] de marquer les limites entre le Tell, région des laboureurs et des céréales, et le Sahara, région des pasteurs et des palmiers. Il était amené à distinguer entre la zone des landes (les steppes), et la zone des oasis, qui s’étend jusque vers Ouargla, « limite naturelle de l’Algérie ». Au-delà s’étend le désert proprement dit, « parcouru plutôt qu’habité par les Touareg ». Cette distinction se retrouve dans la plupart des ouvrages de cette époque. Carette étudiait successivement les lieux d’échange du commerce saharien, les moyens d’échange et voies de commerce, les objets d’échange. Il examinait en détail les divers itinéraires et les reportait sur sa carte. Il fournissait également, dans sa Carte des tribus[19], bon nombre de renseignements sur les populations de l’Algérie méridionale. La Description de l’empire du Maroc, de Renou, parue aussi dans l’Exploration scientifique de l’Algérie[20], contenait des documents sur le Sahara oranais.
En 1845, le lieutenant-colonel Daumas, autorisé et encouragé par Bugeaud, publiait le Sahara Algérien, résultat des études poursuivies pendant plus de dix ans par la direction centrale des affaires arabes et des témoignages recueillis de la bouche de plus de 200 indigènes[21]. Le colonel Daumas les interrogeait, le capitaine Gaboriaud dessinait et coordonnait le tracé, Ausone de Chancel, secrétaire archiviste de la direction des affaires arabes, prenait des notes et rédigeait. Une carte du Sahara algérien, publiée sous les auspices du maréchal Bugeaud et gravée sous la direction du dépôt de la guerre, servait de complément à l’œuvre de Daumas. On avait pris pour limite même de nos possessions, « les forts de séparation qui couronnent le Tell et dominent le Sahara », c’est-à-dire la ligne de postes Tiaret-Boghar-Tébessa. Au Sud, on avait choisi comme limite une ligne brisée passant par Nefta, le Souf, Ouargla et In-Salah. On divisait la région considérée en deux parties, orientale et occidentale, séparées par la grande ligne d’Alger à Ouargla. On étudiait d’abord cette ligne, puis l’Est et enfin l’Ouest, en procédant par itinéraires et en s’avançant de renseignements en renseignements. « Dans son ensemble, disait le colonel Daumas[22], le Sahara présente, sur un fond de sable, ici des montagnes, là des ravins ; ici des marais, là des mamelons ; ici des villes et des bourgades, là des tribus nomades dont les tentes en poil de chameau sont groupées comme des points noirs dans l’espace fauve. » On est donc revenu de l’idée qui considérait le Sahara comme entièrement inhabitable et inhabité. Peut-être même tend-on à tomber dans l’excès contraire ; on remarque que les centres de population sont, dans la première zone du Sahara, beaucoup plus nombreux que dans le Tell[23].
La méthode d’utilisation des informations indigènes fut dès le début portée par Carette, et surtout par Daumas, à une perfection qu’on n’a pas dépassée depuis et qu’on a rarement égalée. Carette avait insisté sur l’usage que l’on pourrait faire des voyageurs algériens dans l’intérêt des sciences économiques et géographiques. « Il est possible, dit-il[24], sans quitter les villes abordables du continent africain, d’obtenir sur l’intérieur des renseignements de toute nature. Ces renseignements, recueillis avec persévérance, rapprochés et contrôlés avec discernement, conduiraient à la connaissance des faits généraux. » Il concluait en demandant la fondation d’une école pratique d’explorateurs indigènes.
Dans les bibliothèques mêmes, il était possible de trouver des documents indigènes intéressants pour la connaissance du Sahara. Berbrugger, membre titulaire de la Commission scientifique de l’Algérie, conservateur de la bibliothèque et du musée d’Alger, traduisit (1846), d’après deux manuscrits de la bibliothèque d’Alger, le voyage de deux pèlerins musulmans, El Aïachi (XVIIe siècle) et Moula-Ahmed (XVIIIe siècle), qui se rendirent du Maroc en Tripolitaine par les oasis du Sahara septentrional[25].
Cependant les progrès de notre domination et le souci même de la sécurité du Tell avaient amené les troupes françaises jusque dans les oasis sahariennes. En février-juin 1844, le duc d’Aumale, commandant la province de Constantine, s’avançait jusqu’à Biskra et occupait les Ziban. Le cheikh de Touggourt, Ben Djellab, reconnaissait notre autorité. La même année, dans la province de Titteri, la colonne du général Marey-Monge, opérant contre les Oulad-Naïl, s’était avancée jusqu’à Laghouat[26]. En 1845, dans l’Oranie, le colonel Géry, du 56e de ligne, passant par Stitten et Rassoul, s’emparait de Brézina[27] ; le commandant de Martimprey, alors chef du service topographique de la division d’Oran, avait accompagné la colonne. En 1847, les généraux Renault et Cavaignac allaient visiter les ksour du Sud-Oranais ; la colonne Cavaignac s’avançait jusqu’au Djebel Haïmeur, au sud de Moghrar, et poussait une pointe sur l’Oued-Namous, jusqu’à l’endroit où cet oued sort des montagnes pour déboucher dans le Sahara[28]. En 1849, le général Pélissier se montrait à son tour dans les mêmes régions. En 1850, après la prise de Zaatcha, on occupait Bou-Saâda. Ainsi, dans l’Est comme dans l’Ouest, à El-Kantara comme au défilé d’Arouïa, où dépassait l’Atlas Saharien, on franchissait le bab-es-Sahra[29].
Une notice rédigée d’après les renseignements contenus dans le journal de l’expédition du colonel Géry[30] et dont les matériaux ont été fournis par Martimprey et Maire, donne des renseignements sur les ksour du Petit-Désert de la province d’Oran. Cette notice se termine par un aperçu sur le Gourara, d’après des renseignements recueillis par le commandant Charras, chef de poste de Daïa ; il sera facile, dit l’auteur, de nouer dans un avenir rapproché des relations avec ces oasis.