L’expédition du général Cavaignac eut pour historiographe le docteur Félix Jacquot, dont l’ouvrage[31] est accompagné d’une carte de la contrée parcourue par la colonne et d’un certain nombre d’intéressants dessins d’après nature. Ce qui fait aujourd’hui le principal intérêt de la relation du docteur Jacquot, c’est qu’il fut le premier à signaler[32] les sculptures rupestres de Tiout et de Moghrar Tahtani, représentant entre autres choses des scènes de chasse et divers animaux, parmi lesquels l’éléphant. Mais le docteur Jacquot ne pense pas que ces dessins soient vraiment préhistoriques, et croit qu’ils sont l’œuvre d’individus originaires du Soudan.
Nos colonnes avaient vérifié l’exactitude des renseignements consignés par Daumas dans son ouvrage sur le Sahara algérien à une époque où on ne l’avait pas encore parcouru. Daumas forma alors le projet d’utiliser des renseignements puisés aux mêmes sources sur les contrées situées encore plus au Sud, sur le commerce de l’intérieur de l’Afrique et sur les usages des peuples qui habitent ou traversent le Sahara. De là le livre, fort inférieur à son Sahara Algérien, qu’il publia en 1848 en collaboration avec Ausone de Chancel[33]. C’est le récit de voyage d’un Chaânbi de Metlili, El Hadj Mohammed, qui était allé trois fois dans le Haoussa pour y acheter des esclaves dont il faisait le commerce. L’itinéraire passe par El-Goléa, Timmimoun, In-Salah, le Mouydir, l’Ahaggar, Assiou et l’Aïr, Agadès, le Damerghou. Il est accompagné d’une carte du Sahara au 1/10.000.000 par Mac-Carthy.
Dès le début de la conquête, on s’était préoccupé de recueillir des détails sur la marche annuelle des caravanes et le commerce de la régence avec l’Afrique intérieure. On avait cherché à se renseigner sur l’importance que ce commerce avait eue jadis, sur les nouvelles directions que la guerre l’avait forcé de prendre, sur les moyens de le rappeler dans les lieux qu’il avait si longtemps fréquentés, et peut-être de lui donner d’utiles développements[34] ». On étudiait aussi les rapports de Constantine avec Biskra et Touggourt[35].
C’est en 1840 que Youssef, pacha de Tripoli, fit reconnaître son autorité à Ghadamès, et c’est de cette époque que date l’abandon à peu près complet du débouché commercial de Ghadamès sur la Tunisie par Gabès et sur l’Algérie par le Souf et Ouargla[36]. En 1842, la Régence devenait une simple province de l’empire Ottoman, et Ghadamès reçut un représentant de l’autorité turque.
Un certain E. Subtil pensait avoir trouvé les moyens de faire arriver en Algérie les caravanes de l’Afrique centrale[37] ; il suffisait pour cela, selon lui, d’établir deux agents consulaires français à Ghadamès et Touggourt et de s’entendre avec Mohammed, fils d’Abd el Gelil, prince des Tibbous. L’auteur avait vu ce Mohammed à Linouf, en Tripolitaine, et avait passé avec lui, en 1841, un traité de commerce par lequel il s’engageait à faire aboutir à Constantine toutes les caravanes de l’intérieur : l’original de ce traité avait été remis, paraît-il, aux mains du maréchal Soult.
C’était dans un but commercial autant que pour des motifs politiques, et dans l’espoir d’ouvrir des débouchés à notre industrie, que, depuis 1844, on était intervenu à diverses reprises dans le Sahara, notamment dans le Sahara oranais[38]. On insistait[39] sur le rôle commercial des populations du Sud-Oranais, qui, dans leurs migrations annuelles, sont les intermédiaires naturels entre les habitants du Tell et les peuplades des contrées méridionales : « Aux uns elles apportent du Sud des dattes, de la laine, des plumes d’autruche, des plantes tinctoriales, des esclaves noirs et même de la poudre d’or ; aux autres elles livrent en échange, sur les marchés des oasis, des céréales et des produits de l’industrie européenne. »
Dans un rapport du 13 Juillet 1844, le duc d’Aumale, commandant supérieur de la province de Constantine, marquait les résultats commerciaux qu’on était en droit d’attendre de la prise de possession des Ziban, et indiquait que des commerçants se proposaient, vers la fin de novembre, d’aller juger par eux-mêmes de l’importance du marché de Touggourt. Le docteur Félix Jacquot[40] se livrait à une comparaison entre les deux grands courants de caravanes passant l’un par Touggourt à l’Est, l’autre par In-Salah à l’Ouest. Il donnait la préférence à cette dernière ligne, parce que, dit-il, elle est plus facile et plus courte, et parce que Tombouctou est le principal centre du commerce du Soudan et beaucoup plus important que le pays Haoussa.
C’est aussi de l’intérêt économique et commercial que s’inspiraient la plupart des explorations ou reconnaissances individuelles entreprises pendant cette période, explorations d’ailleurs peu importantes et médiocrement fructueuses. En 1836, Loir-Montgazon[41] avait passé un mois à Touggourt. En 1848, un autre voyageur, Garcin, négociant à Constantine, s’y rendait également de Biskra. En 1848, Prax[42], ancien officier de marine, accomplissait dans le Sud algérien le premier voyage qui ait eu un caractère un peu plus scientifique. Parti de Tunis, il se rendit au Souf et rentra en Algérie par Touggourt et Biskra. L’année suivante, il publia une brochure[43] sur le commerce transsaharien ; il énumérait les produits que l’on pouvait tirer du centre de l’Afrique et les denrées qu’on pouvait porter dans le Soudan. Il concluait à la nécessité d’avoir un consul au Touat, lieu d’étape commode entre les dernières pentes de l’Atlas et les rives du Sénégal.
En 1850, J.-B. Renaud, ancien soldat au 48e de ligne, qui avait embrassé l’islamisme et pris le nom d’Abdallah, résolut, à la suite d’un pèlerinage à la Mecque et d’un voyage de trois mois au Darfour, de se rendre d’Algérie à Tombouctou par le Touat. Ce projet n’aboutit pas ; le cheikh de Ngoussa, instruit du dessein de Renaud, l’obligea à retourner sur ses pas à cause de l’insécurité des régions qu’il voulait traverser.
La même année, Berbrugger entreprenait, avec un succès bien différent, un voyage dans l’Est. Il avait formé le projet[44] d’explorer la « deuxième ligne » des oasis algériennes, par Gabès, le Souf, Touggourt, Ouargla, El-Goléa, le Touat avec retour par le Mzab ; il devait s’attacher surtout à l’étude des faits qui importent à la politique et au commerce. Son voyage ne le mena pas si loin ; il se rendit[45] en Tunisie par Souk-Ahras, visita le Djerid, le Souf, l’Oued-Rir, Ouargla et le Mzab ; il rapporta nombre de renseignements géographiques et archéologiques sur les régions traversées[46].