Mais M. J. Cambon ne parvint pas à faire partager cette manière de voir par le Gouvernement de la métropole. On s’en tint à décider l’augmentation des forces militaires dans le Sud, et le prolongement du chemin de fer d’Aïn-Sefra sur Djenien-bou-Rezg, c’est-à-dire des mesures préparatoires qui ne furent suivies d’aucune action. Les essais faits pour utiliser des influences indigènes, notamment celle du chérif d’Ouazzan, demeurèrent sans grand résultat. En 1892, nous perdîmes une des plus belles occasions d’agir qui se soit présentée. M. Cambon, exécutant un projet conçu par son prédécesseur M. Tirman, se rendit à El-Goléa, accompagné du général Thomassin, et les Ouled-Sidi-Cheikh vinrent l’y saluer. C’est alors qu’on songea à reprendre avec Si-Kaddour la politique qui nous avait jadis donné avec le concours de son père Si-Hamza, le sultanat d’Ouargla[266]. Le chef des Ouled-Sidi-Cheikh promettait de diriger au profit de notre cause ses efforts vers les oasis du Touat. Ce projet n’aboutit pas plus que les autres. Pendant ce temps, la cour de Fès poursuivait ses menées et investissait des caïds dans les oasis ; les efforts du Sultan, évidemment dirigés par les puissances européennes, ne manquaient ni de persévérance ni d’intelligence. En 1893, le sultan Moulay el Hassan visita le Tafilelt, pour y prier, disait-on, sur la tombe de ses ancêtres ; il dut revenir en toute hâte, rappelé par les événements de Melila, et notre situation dans le Sahara n’eut guère à souffrir de ce voyage. La mort du Sultan (1894) rendit encore impossible l’année suivante l’expédition du Gourara.
C’était une compensation insuffisante à notre inaction que la construction de quelques caravansérails fortifiés ou bordjs, au-delà des points extrêmes de nos possessions. En 1893, on créa de ces forts, ainsi qu’on appelle un peu pompeusement ces petits ouvrages, à Berresof, sur la route du Souf à Ghadamès, à Hassi-el-Mey, au sud d’El-Oued et à Hassi-Inifel sur l’Oued-Mya, près du confluent de l’Oued Insokki. En 1894, on construisit Hassi-bel-Heïrane (Fort Lallemand), dans les gassis de l’Igharghar, Hassi-Chebaba (Fort Miribel) à 135 kilomètres Sud d’El-Goléa, sur la route d’In-Salah par le Tademayt, Hassi-el-Homeur (Fort Mac-Mahon), à 165 kilomètres S. W. d’El-Goléa, dans l’Oued-Meguiden, sur la route du Gourara. En 1895, on occupa dans la province d’Oran El-Abiod-Sidi-Cheikh et Djenien-bou-Rezg, postes qui, installés sur le revers de l’Atlas Saharien, allaient nous permettre de surveiller le pays en avant, ce que n’avaient pu faire nos postes de Géryville et d’Aïn-Sefra, placés au débouché nord des montagnes. Enfin, en 1897, le chef-lieu du cercle de l’Extrême-Sud, qui était primitivement à Ghardaïa, fut transféré à El-Goléa.
Ces mesures étaient parfaitement justifiées s’il fallait y voir une solution d’attente, si ces bordjs devaient être des gîtes d’étape et des points d’appui en vue d’une marche immédiate sur In-Salah ; c’était une charge sans compensation si l’on devait s’imposer pendant des années le ravitaillement coûteux et parfois dangereux de ces postes. Avec les nomades, quand on occupe un point, on n’occupe que ce point. Bugeaud l’avait déjà dit[267], et ce principe stratégique, déjà vérifié aux confins du Tell, devient un axiome en pays saharien. La garde d’un point d’eau ou d’un défilé n’empêchera jamais un djich, un rezzou ou une harka de « passer à côté ». Selon le mot de M. de Castries[268] « on ne tient pas les nomades avec des bordjs, on les tient par le ventre ». Ce n’est pas par une progression lente de notre base d’opérations et par la création de postes perdus dans les immensités sahariennes que nous établirons notre domination ; c’est en allant tout droit occuper les oasis où se trouve une population sédentaire et agricole, où, par suite, notre installation est facile, et d’où nous pouvons tenir « par le ventre » les turbulents et les insoumis. C’est en occupant In-Salah, carrefour de routes et lieu de ravitaillement des Touareg, que nous les aurons à notre merci[269].
En 1898, M. Laferrière prit possession du Gouvernement général de l’Algérie. Il montra en maintes circonstances qu’il s’intéressait vivement aux questions de l’Extrême-Sud, et qu’il était résolu à en finir avec les difficultés que nous rencontrions dans le Sud-Oranais et au Touat. La présence à ses côtés du capitaine Levé, officier familier avec les problèmes sahariens et apportant à préparer leur solution l’activité la plus énergique, était un indice certain que la pénétration saharienne entrait dans une phase nouvelle. En effet, les questions posées depuis 1890, voire depuis 1864, se sont trouvées rapidement résolues à la suite de l’attaque de la mission de M. G.-B.-M. Flamand, qui mit fin à des hésitations inexplicables.
Cette mission scientifique était escortée d’un goum d’environ 140 hommes, commandé par le capitaine Pein ; chef du poste de Ouargla, cet officier s’était distingué dans la poursuite d’un rezzou jusque dans la région de Ghadamès, et c’est à lui qu’était échue, en 1898, la difficile mission de ravitailler, dans un pays inconnu, la mission Foureau-Lamy. La mission Flamand, arrivée le 27 décembre 1899 dans la région d’Iguesten, fut attaquée le lendemain au point du jour par une troupe de 1.200 hommes venus d’In-Salah et des ksour voisins, et ayant à leur tête les chefs du sof antifrançais des Badjouda. Le capitaine Pein, malgré le faible effectif dont il disposait, repoussa les agresseurs, qui eurent 50 tués ou blessés et laissèrent plus de 60 prisonniers, parmi lesquels Badjouda. Les portes de Ksar-el-Kebir lui furent ouvertes. A la nouvelle du combat, le capitaine Pein avait été rejoint par le capitaine Germain, commandant les spahis sahariens, qui avait reçu l’ordre de se maintenir en contact avec la mission, de manière à pouvoir lui porter secours en cas de besoin. Le 5 janvier 1900, un nouveau combat, livré près du petit ksar de Deghamcha, amena la soumission de la population de tout le groupe d’In-Salah. Le maintien de l’occupation de cette oasis fut décidé, et le 18 janvier arrivaient des forces de soutien, envoyées d’El-Goléa sous les ordres du commandant Baumgarten. La pénétration saharienne se présentait dans des conditions toutes nouvelles, par suite de cet événement décisif.
Dans nos possessions de l’Afrique occidentale, nous avons acquis un domaine immense pendant la période décennale 1890-1900, et déployé une très grande activité. Celui de tous ces événements coloniaux qui intéresse le plus directement le Sahara est la prise de Tombouctou en 1895 ; notre entrée dans cette ville eut un grand retentissement au Sahara. Les campagnes de la flottille du Niger de 1895-96, grâce, en particulier, au lieutenant de vaisseau Hourst, ont fait connaître le cours complet de ce grand fleuve. La pacification de la partie septentrionale de la boucle a été assurée par l’établissement de postes à Bamba, Gao, Tozaye et Ansongo, qui tiennent le fleuve contre les incursions des Touareg de la rive gauche. Les questions sahariennes ont été étudiées au Soudan avec un soin vraiment digne d’éloges, et le gouvernement de cette colonie a publié sur les Touareg du Sud d’intéressantes études.
En 1898, M. Coppolani, administrateur-adjoint de commune mixte, fut chargé d’une mission du Gouvernement général de l’Algérie pour étudier les rapports entre les confréries religieuses musulmanes de l’Algérie et celle du Soudan. Il entra en relations avec les tribus de Maures et de Touareg Aouelimmiden dont les parcours s’étendent au nord du Sénégal et du Niger et contribua à leur pacification. Il traversa le Tagant, le Hodh, l’Azaouad, et s’avança jusqu’à Araouan.
En 1890, le capitaine Monteil, parti de Bammako, atteint Say en traversant le Massina, reconnaît les limites assignées par la convention franco-anglaise et aboutit à Tripoli en traversant le Sahara par la route de Bilma et du Fezzan. A la fin de la même année, le lieutenant de vaisseau Mizon remonte le bas Niger, sur la foi des traités qui assuraient la liberté complète de navigation du fleuve et de ses affluents. Malgré les embarras de toutes sortes que lui suscite la Royal Niger Company, il réussit à remonter la Bénoué jusqu’à Yola. Il ne parvient pas à atteindre le lac Tchad, mais il effectue sa jonction avec de Brazza, venu à sa rencontre par la Sangha ; il avait ainsi fermé le hinterland du Cameroun, qu’une convention franco-allemande de mars 1894 délimita.
Au Dahomey, les postes de Wydah et de Kotonou servent de point de départ à une action énergique contre le Dahomey, qui aboutit à la prise d’Abomey par le colonel Dodds. Les années suivantes sont employées à effectuer la jonction du Dahomey avec nos possessions de la Côte-d’Ivoire et du Haut-Niger, jonction réalisée de 1896 à 1897.
La capture de notre vieil ennemi Samory, en 1898, abat les dernières résistances dans l’Afrique occidentale. Enfin une convention du 14 juin 1898, par laquelle nous faisions à l’Angleterre des concessions étendues, partage entre elle et nous les territoires de la boucle du Niger[270] ; elle n’est en somme que la conséquence de la fâcheuse convention de 1890.