Dans l’Oubangui, les missions Dybowski, Maistre (1892-94), Gentil (1895-97), s’avançaient vers le bassin du Chari et le Tchad, pendant que les missions Liotard (1892) et Marchand (1896-98) étendaient notre domaine dans la direction du Nil.
La période de grande expansion en Afrique, la « course au lac Tchad », inaugurée par l’exploration de Crampel, peut être considérée comme close par la convention franco-anglaise de 1899, qui a fixé d’une manière à peu près définitive les limites de notre empire colonial dans l’Afrique Centrale[271]. La jonction au moins virtuelle des possessions françaises du Soudan, de l’Algérie et du Congo français sur les bords du lac Tchad est effectuée. La convention de 1899 consacre nos efforts dans la région du Haut-Oubangui, du Chari et du Baguirmi ; elle nous attribue le Ouadaï et le Tibesti, sans parler de vastes régions purement sahariennes. Malgré ce qu’a eu de pénible pour nous l’évacuation de Fachoda et notre exclusion des régions du Haut-Nil, on reconnaîtra sans doute à la réflexion que la part qui nous est faite par la convention n’est pas négligeable. A notre avis, c’est en 1890 que les fautes irréparables ont été commises, lorsque nous nous sommes laissé exclure du Bas-Niger et surtout de la Bénoué, où Mizon nous avait acquis les droits les plus sérieux.
II
La période décennale 1890-1900 n’a pas été sans profit au point de vue de l’exploration et de la connaissance scientifique du Sahara. Le martyrologe des victimes des Touareg semble à peu près clos ; sauf le lieutenant Collot, tué au sud d’El-Goléa par des Chaanba dissidents dans une reconnaissance topographique[272], et le marquis de Morès, qui périt dans le sud de la Tunisie, aucun nouveau désastre ne s’est produit dans le Sahara. Avant de parler des diverses missions de M. Foureau, qui figurent au premier rang pendant cette période, il convient de rappeler les autres explorations accomplies dans l’arrière-pays de la province d’Oran et de la Tunisie.
En 1891, le capitaine de Saint-Julien reconnaissait la vallée de l’Oued-Namous. En 1892-93, M. Jacob, ingénieur des Mines, chargé de l’étude hydrologique du sud des divisions d’Oran et d’Alger, parcourait les vallées de l’Oued-Namous et de l’Oued-Gharbi, s’avançait jusqu’à Hassi-Ouchen, à deux jours de Tabelkoza, puis allait passer à Hassi-bou-Zid et gagnait de là El-Goléa. Il déterminait divers points astronomiques, et M. le lieutenant Fariau, qui l’accompagnait jusqu’à Hassi-bou-Zid, levait son itinéraire. Divers itinéraires dans la région de Fort-Mac-Mahon étaient reconnus et levés par le capitaine Pein, le lieutenant Pouget et d’autres officiers[273]. En 1895, le commandant Godron, accompagné des lieutenants S. du Jonchay et de Lamothe et de l’interprète militaire Palaska, descendait l’Oued-Gharbi, franchissait l’Erg et allait toucher à l’oasis de Tabelkoza[274].
Mais le principal explorateur du Sud-Ouest est M. G.-B.-M. Flamand, professeur à l’Ecole des Sciences d’Alger et collaborateur du Service de la Carte géologique de l’Algérie ; il a fait du Sahara oranais son domaine propre et y a accompli ces mêmes explorations méthodiques que M. Foureau a poursuivies plus particulièrement dans le Sahara algéro-constantinois. C’est en 1890 qu’il commença à voyager dans l’Atlas saharien et les régions limitrophes. En 1896, il accomplit un voyage dont les résultats scientifiques ont été importants. Parti d’El-Abiod-Sidi-Cheikh, M. Flamand aboutit à Fort-Mac-Mahon (Hassi-el-Homeur) ; il reconnut la série des régions naturelles parallèles, dirigées S.-W.-N.-E., que l’on rencontre entre la chaîne saharienne et le plateau crétacé du Tademayt, visitant l’Oued-Gharbi, l’Erg, le Tinerkouk, le Meguiden. Le voyageur a signalé l’importance de la zone d’épandage des grands oueds, réceptacle des eaux des grandes crues de l’Oued-Seggueur, de l’Oued-Gharbi, de l’Oued-Namous ; cette zone n’a pas moins de 400 kilomètres de développement, et sa largeur maximum dépasse 80 kilomètres. La lisière septentrionale du grand Erg est reculée par M. Flamand jusqu’à Oum-es-Sif ; il va se terminer à l’Est à El-Goléa, au sud de la grande vallée du Meguiden ; il est large de 100 kilomètres à peine dans la partie où l’explorateur l’a traversé. Une particularité de structure de cette région est la présence de tar’tar (plur. tr’atir), plateaux sableux sans alignement défini[275].
M. G.-B.-M. Flamand s’est fait une place dans les études sahariennes non seulement comme explorateur, mais comme géologue et comme archéologue. Il a montré la grande extension dans le Sud-Oranais des terrains tertiaires (dépôts gréseux et caillouteux) analogues à ceux des gour de Brézina[276]. Il a publié un ouvrage relatif à la géologie et aux productions minérales de l’Oued-Saoura[277]. On sait en outre l’importance de ses recherches et de ses publications sur les monuments rupestres qu’il a décrits sous le nom de « Pierres Ecrites », et qu’il a déterminés comme appartenant à trois périodes distinctes (néolithique, libyco-berbère, musulmane[278]).
A la suite de sa mission au Tidikelt à la fin de 1899, M. Flamand a fait connaître la tectonique et le régime hydrographique de cette dépression. Des chaînes orotectoniques à direction méridienne ou subméridienne et à axe cristallophyllien relient transversalement le Tademayt à l’avant-pays du massif central targui. Les oasis ont bien une direction nord-sud, mais les drains souterrains des feggaguir ont une direction est-ouest. Les eaux dérivent des grès paléozoïques du Sud par des synclinaux subméridiens, et non du Nord comme on l’avait cru jusqu’à ce jour ; la nappe artésienne paraît beaucoup moins importante que celle de l’Oued-Rir. D’autres notes[279] font connaître la présence au Tidikelt du Dévonien inférieur et du Carboniférien (calcaires à polypiers), reliant les assises carbonifériennes du pays des Azdjer signalées par Foureau à celles du Sahara marocain rencontrées par Lenz[280].
M. Flamand a également présenté[281] des observations sur les nitrates du Sahara, à propos d’un échantillon de terre salpêtrée provenant de la sebkha des Ouled-Mahmoud.
En 1898, MM. Germain et Laperrine, officiers de spahis sahariens, traversaient le plateau du Tademayt de Fort-Mac-Mahon à In-Salah, par Hassi-Aflissès, levant 662 kilomètres d’itinéraires nouveaux. Ils reconnaissaient la configuration exacte du plateau et des oueds qui l’entaillent, configuration assez mal indiquée jusqu’ici sur les cartes. Le versant sud du Baten est abrupt et plonge tout d’un coup sur le reg, où l’on descend par de profondes et difficiles échancrures, telles que la gorge d’Aïn-Souf[282].