Dans le Sud-Tunisien, la région située au sud des grands chotts, parcourue souvent encore par des razzias pendant les premières années après l’occupation de la Tunisie, n’était guère connue, jusqu’en 1891, au-delà de la limite de la carte au 1/200.000e du Service géographique de l’armée, que par quelques renseignements indigènes. Seul, M. de Béchevelle, officier du Service des renseignements, chargé d’organiser le petit pays du Nefzaoua, s’était avancé jusqu’à Bir-Kessira, sur la route de Douirat à Ghadamès. Aucun voyageur européen n’avait encore parcouru les routes conduisant de la Tunisie à Ghadamès.
C’est ce que se proposa un jeune ingénieur suisse, M. V. Cornetz, qui accomplit, en 1891, un voyage de Douirat à Ghadamès et entra même dans cette dernière ville. De 1891 à 1894, il a vécu sous la tente avec les dernières tribus tunisiennes et fait de grandes excursions cynégétiques, son principal point de départ ayant été le village de Douz, au sud-est du Nefzaoua. M. Cornetz a dégagé avec beaucoup de clarté[283] les traits généraux de la géographie du Sahara tunisien, où la division fondamentale est, comme dans le Sahara algérien, celle du Sahara quaternaire ou pays des Puits (Bled-el-Biar) et du Sahara crétacé ou pays de la Soif (Bled-el-Ateuch). Entre Ghadamès et le Nefzaoua. M. Cornetz distingue 5 régions : une région de hammada ; une région de chebka, longée par une large plaine d’érosion, le Djelel ; une région de gour ; la région des Toual (gour allongés) et la plaine des puits. M. Cornetz a étudié les Areg tunisiens et leurs limites, les points d’eau, les tribus, les principaux trajets de caravanes.
En 1893, MM. Cazemajou, capitaine du génie, et Dumas, lieutenant au 4e spahis, exécutaient un voyage de reconnaissance vers Ghadamès en suivant la route Nefta-Ghadamès, non encore reconnue. Partis de Berresof Cherf, ils s’avançaient à travers l’Erg jusqu’à la zaouïa de Sidi-Maabed, à 2 kil. à l’ouest de Ghadamès, levant leurs itinéraires à 1/100.000e[284].
Le principal explorateur de cette période décennale est M. Foureau, qui reprend et continue, dans des conditions singulièrement plus difficiles, les traditions de Duveyrier. Presque chaque année, depuis 1890, nous trouvons M. Foureau sur les routes du Sahara. La surface des régions explorées par lui de 1890 à 1897 représente un carré de 750 kil. du nord au sud et autant d’est en ouest compris entre les latitudes de Touggourt et d’Edeyehouen, dans l’Oued-Mihero, entre les méridiens d’In-Salah et de Ghadamès[285]. Les itinéraires de M. Foureau, divergeant presque tous de Biskra, embrassent la région comprise entre le Sud Algérien et le Tassili des Azdjer, en passant par l’Erg et la hammada de Tinghert. Il a franchi treize fois les grandes dunes de l’Erg oriental, trois fois le massif de dunes au sud du Djoua (Erg d’Issaouan des cartes). Il a résolu le problème du cours de l’Igharghar, reconnu des bras très excentriques de ce fleuve fossile dans l’Erg de l’Est, alors qu’on admettait avant lui qu’il suivait en un cours unique le Gassi Touil. Il a déterminé l’altitude, la nature du sol et la végétation dans les régions ainsi parcourues par lui, dont ses itinéraires, soigneusement relevés, ont aidé à fixer la carte. Ses missions ont eu d’importants résultats géologiques : il a notamment fait connaître l’existence de larges bandes de calcaire carbonifère dans l’Erg d’Issaouan, entre la hammada crétacée de Tinghert et le plateau dévonien du Tassili.
En 1890, M. Foureau[286] part de Touggourt, va passer à Bir-Ghardaya, Hassi-Botthin et Aïn-Taïba. Puis, traversant l’Erg dans la direction du sud-ouest, par une contrée fort difficile, il va aboutir à Menkeb-Souf, dans la région dite du Maader, estuaire terminal des rivières descendues du Tademayt sur le versant nord-est. Il passe à Hassi-Aouleggui, non loin de Hassi-Messeguem, coupant en ce point la route de la deuxième mission Flatters. Puis il longe le versant sud du Tademayt, cheminant sur une hammada noire qui s’étend entre l’Oued-Massin à gauche et le Djebel-el-Abiod à droite, le long du Baten. Arrivé au Koudiat-Mrokba, à partir duquel le Baten s’éloigne dans la direction Ouest plein, il reprend la route du retour, repasse à Menkeb-Souf, puis se dirige sur Guern-el-Messeyed. De là, il suit la hammada Dra-el-Atchan ou hammada de l’Oudje nord et rentre à Touggourt.
En 1892, M. Foureau se propose[287] de reconnaître la région au sud d’Aïn-Taïba, entre Temassinin et Hassi-Messeguem. Il franchit l’Erg deux fois, par des routes presque entièrement nouvelles, pousse une pointe à travers le plateau rocheux de Tinghert jusqu’au puits de Tabankort, visite Temassinin, petit jardin de 2 à 300 palmiers, où habite seul un hartani d’In-Salah, gardien de la zaouïa, à dix jours de marche de tout centre habité. De Temassinin, M. Foureau fait route sur Hassi-Messeguem en passant par El-Biodh, et remonte ensuite sur Touggourt par Aïn-Taïba.
En 1893, M. Foureau parcourt de nouveau[288] le Sahara algérien et relève des itinéraires nouveaux dans la région s’étendant entre Ouargla, Temassinin et Ghadamès. A partir d’Aïn-Taïba, il gagne El-Biodh par une route nouvelle et intermédiaire entre ses anciens itinéraires de 1890 et 1892. A Temassinin, il apprend la présence, près Ghadamès, de plusieurs nobles Azdjer qu’il désire rencontrer ; il se décide alors à se rapprocher de cette ville en suivant l’Oudje sud de l’Erg, au nord de la route suivie par Rohlfs, région curieuse et jusqu’alors inexplorée, en sol de hammada rocheuse extrêmement dure. Arrivé au Hassi-Imoulay, il ne crut pas devoir s’approcher plus près de Ghadamès. Quelques Ifoghas, auxquels il avait envoyé des émissaires, vinrent l’y visiter ; ils déclarèrent que la convention de 1862 était ignorée de la masse des tribus, et qu’ils ne pouvaient, pour le moment, lui assurer le passage à travers leur territoire. D’après ces indigènes, le commerce serait nul entre In-Salah et Ghadamès, peu important entre l’Aïr, la région du Tchad et la Méditerranée. M. Foureau, traversant l’Erg de nouveau entre les itinéraires de Largeau et de Duveyrier, rentra à Touggourt par Hassi-Tozeri et Bir-el-Hadj.
En 1894, de même qu’en 1893, le but de M. Foureau[289] était de pénétrer chez les Touareg Azdjer, de traverser leur territoire et d’atteindre l’Aïr. Cependant, avant de prendre la direction de Temassinin et du Tassili des Azdjer, il dut, afin de déférer au désir du Gouvernement général de l’Algérie, faire un levé rapide de la route d’El-Goléa au Tidikelt à travers le Tademayt. Seul, sans bagages, ni tente, ni convoi, accompagné de cinq Chaanba seulement, il passe par Hassi-Chebaba et s’avance jusqu’à Hassi-el-Mongar, à 35 kilomètres N.-E. d’In-Salah. Il se dirige ensuite sur El-Biodh et Temassinin, suit le Djoua par l’Oued-Ohanet, puis, coupant à travers l’Erg d’Issaouan, il gagne par une route complètement nouvelle le puits de Tadjentourt, situé sur la route de Ghadamès à Ghat et qu’avait jadis visité Duveyrier. De là, il traverse le plateau d’Eguélé et atteint l’Oued-Tikhammalt (Oued-Mihero), où il a une entrevue avec les chefs Azdjer, notamment Guedassen, Mohammed ben Ikhenoukhen, et Moulay-ag-Khaddadj. Guedassen, le chef des Azdjer, est très hostile aux Européens ; Mohammed ben Ikhenoukhen est plus calme et plus sympathique ; Moulay ag Khaddadj, cousin d’Ikhenoukhen, est peu influent[290]. Il n’y a d’ailleurs plus d’amenokal depuis la mort d’El Hadj Ikhenoukhen ; l’anarchie complète règne chez les Azdjer. Après de longues et pénibles discussions, les chefs finirent par accepter de faire traverser leur territoire à M. Foureau. Celui-ci remonta la vallée, encaissée dans le Tassili, massif montagneux de grès noir hérissé de pics aigus, mais sa marche vers le Sud-Est fut bientôt arrêtée, au point dit Edeyehouen, avant le lac Mihero, par une bande de fanatiques à l’encontre desquels les notables Azdjer ne montrèrent qu’une médiocre bonne volonté. Le retour en arrière s’effectua à travers l’Erg d’Issaouan et le plateau de Tinghert, par Hassi Tabankort, Mouilah Maatallah, Hassi-Mokhanza et Touggourt.
Ces deux missions de M. Foureau à Hassi-el-Mongar et à Edeyehouen sont parmi les plus importantes qu’il ait accomplies à tous les points de vue. Il rapportait un itinéraire de 4.600 kilomètres levé à 1/100.000e. Sa tentative de janvier 1894 pour traverser le Tassili et pénétrer dans l’Aïr est celle qui fut le plus près de réussir.
Pendant les années qui suivent, M. Foureau fait encore plusieurs explorations plus ou moins longues dans l’arrière-pays de nos possessions de l’Afrique du Nord ; d’octobre 1894 à mars 1895, il effectue deux nouvelles tentatives[291]. Dans un précédent voyage, il avait pris contact et séjourné quelque temps avec les chefs Azdjer au milieu de leurs campements ; arrêté dans sa marche vers le Sud par les efforts d’un chérif fanatique et la mollesse voulue des chefs Azdjer, il rapportait une réclamation des Touareg qui demandaient au Gouvernement français la restitution de chameaux à eux razziés en 1885 par des nomades algériens d’El-Oued. Après règlement de cette question, ils assuraient, disaient-ils, le libre passage aux explorateurs français. Le Gouverneur général voulut bien consentir, par mesure bienveillante, à payer aux Touareg leurs chameaux ; mais ils devaient envoyer à Touggourt des mandataires pour toucher cette somme, fixée à 9.000 francs.