M. Foureau se rendit chez les chefs Azdjer pour les informer de cette décision. Passant par Aïn-Taïba, El-Biodh et Temassinin, il traversa l’Erg d’Issaouan, où il reconnut l’existence d’un grand gassi se dirigeant vers Aïn-el-Hadjadj ; il s’avança jusqu’au lac Menghough, doublant à peu près l’itinéraire de la première mission Flatters, et poussa jusqu’à Tadjentourt, où eurent lieu avec les chefs des pourparlers qui durèrent 6 jours. Il se décida à leur payer 2.000 francs à titre d’acompte, et ramena deux mandataires auxquels fut versé le reste de la somme. Il rentra à Touggourt par Hassi-bel-Haïrane, rapportant environ 1.000 kilomètres d’itinéraires nouveaux, notamment dans le grand Erg, et ayant recueilli divers fossiles du dévonien et du carboniférien.

Les mandataires des Touareg, ayant reçu en janvier 1895 à El-Oued le solde de leur compte, repartirent avec une lettre par laquelle Foureau donnait rendez-vous aux chefs Azdjer au pied du Tassili pour le mois de mai. Ayant rempli[292] toutes les conditions exigées par eux, il devait trouver son escorte au jour dit. Mais cette fois, il fut arrêté par un rezzou de Chaanba dissidents habitant avec Bou-Amama. Il dut rentrer à Biskra, après avoir couru de réels dangers, et ne rapportant que fort peu de renseignements géographiques. La même année survenait un événement fâcheux pour l’influence française, la mort de Mohammed ben Ikhenoukhen, fils du protecteur de Duveyrier[293].

En 1896, les Touareg avaient accusé officiellement réception des sommes versées le 3 février 1895 par les autorités françaises à leurs mandataires. Leurs dispositions semblaient assez favorables, mais le Gouvernement général s’opposa à ce que M. Foureau pénétrât cette année-là chez les Touareg, où on signalait un état troublé, et il dut se borner à une course dans le grand Erg algérien et tunisien[294]. Il distingua dans l’Erg un certain nombre de zones bien distinctes, différentes par l’aspect et la végétation, reconnut un bras très oriental de l’Igharghar et constata que la région de l’Ouar (la difficile), qui succède à l’Oudje nord, recouvre tout un système montagneux, aujourd’hui à peu près complètement enseveli.

En 1897, M. Foureau tente une fois encore la traversée du Tassili des Azdjer[295]. De Temassinin, il remonte la vallée des Ighargharen, passe à Aïn-el-Hadjadj et au lac Menghough. Il a de longs palabres avec les Azdjer au puits de Tassindja, dans l’Oued-Lezy, mais sans plus de succès que précédemment. Il doit renoncer à gagner l’Aïr, faute d’argent et de temps (il était parti trop tard, en mars, et avait rencontré des températures très pénibles) ; mais le principal obstacle résidait toujours dans l’attitude des Azdjer « dont les appétits, au point de vue de l’argent, sont aussi grands que leur complaisance l’est peu. »

Les explorations de M. Foureau donnent la conviction, à peu près établie d’ailleurs dès sa mission de janvier 1894, que le système employé par Duveyrier, et consistant à se présenter presque sans compagnons en s’assurant le patronage de chefs influents, n’est plus de mise et ne saurait désormais réussir, si bien préparé que soit l’explorateur et quelle que soit sa connaissance des choses du Sahara.

Il ne restait donc qu’à tenter la traversée du Sahara « avec une petite colonne d’hommes disciplinés à toute épreuve, qui puisse s’avancer sans provocation, mais négocier sans faiblesse, et passer outre aux manœuvres dilatoires qu’emploient si volontiers les Touareg, qui ne sont forts que de notre apparente faiblesse[296]. » « Seule, écrivait M. Foureau[297], une escorte de 150 fusils bien recrutés assure absolument la sécurité et la réussite ; avec elle, on peut se passer des Touareg, solder les droits de passage régulièrement dus, ne pas faire de cadeaux ». Il restait en somme à recommencer la mission Flatters dans des conditions meilleures, et avec la résolution ferme de passer de force si l’on ne pouvait passer de plein gré. C’est ce qu’a exécuté la mission Foureau-Lamy en 1898. Cette mission a prouvé la justesse des vues de ceux qui avaient toujours affirmé qu’une petite troupe bien organisée, placée sous le commandement d’officiers ayant pratiqué le désert, ne devait rencontrer au Sahara d’autre résistance, d’autre obstacle que ceux provenant de la nature.

Le legs fait[298] à la Société de Géographie de Paris par M. R. des Orgeries permit à M. Foureau de réaliser ce programme, qui reçut l’approbation des divers ministères et du Gouvernement général de l’Algérie. Le commandant Lamy, ancien chef du poste d’El-Goléa en 1891, alors officier d’ordonnance du Président de la République M. Félix Faure, devint le second de M. Foureau dans l’entreprise et fut spécialement désigné pour commander l’escorte. La mission comprenait en tout 5 membres civils : MM. Foureau, Villatte, Ménard-Dorian, Louis Leroy, du Passage (ces deux derniers ne dépassèrent pas Temassinin) ; 10 officiers : MM. Lamy, Reibell, Métois, Verlet-Hanus, Britsch, Oudjari, de Chambrun, Rondeney, docteurs Fournial et Haller, et 277 hommes de troupe.

Le 23 octobre 1898, la mission quitta Ouargla, emmenant avec elle un immense convoi de 1.000 chameaux chargé d’approvisionnements de toutes sortes. La mission passa d’abord par Aïn-Taïba, El-Biodh et Temassinin. Un poste provisoire fut fondé en ce dernier point pour rester le plus longtemps possible en relations avec la mission et la couvrir au besoin ; grâce à cette précaution, négligée bien à tort par Flatters, la mission, qui avait d’ailleurs avec elle des forces suffisantes, devait être plus respectée encore des populations touareg[299]. Le capitaine Pein fut chargé du commandement de ce poste ; il avait avec lui 120 méharistes, dont 50 spahis sahariens aux ordres du lieutenant de Thézillat, et une quinzaine de chevaux ; il accomplit sa difficile tâche avec un succès qui lui fait le plus grand honneur. Dès que la mission Foureau-Lamy eut quitté Temassinin, le capitaine Pein partit en reconnaissance vers le S.-W. jusqu’au puits d’In-Kelmet, à deux jours au N.-E. d’Amguid, couvrant le flanc droit de la mission. De retour à Temassinin, il en repartit pour s’avancer jusqu’à Tikhammar et à l’Oued-Affatakha, qu’il ne comptait pas dépasser ; mais la nécessité d’assurer le retour de l’escorte d’un dernier et important convoi, que le lieutenant de Thézillat avait dû accompagner à Assiou, le contraignit de pousser jusqu’à Tadent. C’est seulement lorsque tout son monde fut rentré qu’il se décida à revenir en suivant une route nouvelle, qui le ramena à la Sebkha d’Amadghor et à Amguid[300]. Partout où il avait passé, il avait fait le levé de son itinéraire, exécuté de nombreuses reconnaissances, recueilli d’utiles renseignements auprès des indigènes.

Quant à la mission Foureau-Lamy, elle fut retardée par la difficulté d’abreuver et de nourrir un si grand nombre de chameaux, difficulté encore aggravée par une sécheresse persistante. En outre, la route présente des obstacles très rudes au point de vue de la nature et du relief du sol. Jusqu’à Aïn-el-Hadjadj, la mission suivit l’itinéraire de la première mission Flatters ; mais à partir de ce point, elle entra en pays complètement inconnu, jusqu’auprès d’Assiou (In-Azaoua), où elle rejoignit l’itinéraire de Barth.

La carte de la région était complètement erronée, bien que la succession des oueds, puits et points importants, fixée par Duveyrier d’après renseignements soit tout-à-fait exacte et rende de précieux services au voyageur. Mais il est nécessaire de faire subir aux diverses régions des corrections de report soit vers l’Est, soit vers l’Ouest, soit vers divers azimuts. On traversa d’abord, non sans peine, le Tindesset, portion ouest du Tassili des Azdjer, région gréseuse offrant des altitudes de 1.400 mètres, et entourée vers l’Est d’étendues volcaniques ; la mission y rencontra des températures très basses de − 8° et − 10°. On découvrit ensuite l’Adrac, région difficile et tourmentée ; elle se relie par son angle S. W. au massif d’Ahorrène, qui porte ses sommets principaux à 1.800 mètres, ne le cédant en rien du reste aux pics majeurs situés plus à l’Est et appartenant à l’Adrar proprement dit. La ligne de partage entre la Méditerranée et l’Atlantique fut franchie par 1374 mètres d’altitude et presque sur le 25e parallèle Nord. Puis, devant l’Oued-Tafassasset, il fallut marcher dix jours dans une nouvelle région montagneuse, le massif de l’Anahef, composé de granit, de gneiss et de schistes, absolument dépourvu d’eau.