La mission arriva ensuite à Tadent, sur la route des caravanes de Ghat à l’Aïr. De ce point, MM. Foureau et Lamy allèrent, avec une faible escorte de 30 Chaanba, visiter les parages où eut lieu, en 1883, le massacre de la mission Flatters. La traversée entre Tadent et Assiou fut encore très pénible par suite du manque de toute espèce de végétation ; la mission perdit un grand nombre de chameaux. Le puits d’Assiou n’existe pour ainsi dire plus comme point d’eau ; il est remplacé par In-Azaoua, situé un peu plus loin dans l’Oued-Tafassasset, qui draine toutes les eaux du flanc oriental de l’Anahef.

D’In-Azaoua, une marche de 11 jours, à travers une région montagneuse parfois très difficile, où un seul puits intermédiaire, celui de Taghazi, permit de renouveler la provision d’eau, amena la mission à Iferouane, premier village de l’Aïr, habité par des Touareg. Le manque d’animaux de transport, pour remplacer ceux très nombreux qui avaient péri en route depuis l’Algérie, la mauvaise volonté des indigènes, les tromperies des guides, retinrent longtemps les voyageurs dans l’Aïr. Ils y endurèrent de cruelles souffrances, notamment par suite du manque de vivres, et durent se résoudre à sacrifier une grande partie de leurs bagages. Ils furent attaqués à deux reprises par les Touareg, sans aucun succès d’ailleurs ; sur un des Touareg tués on trouva des fragments de papiers, ayant appartenu à Erwin de Bary. M. Foureau est d’accord avec l’explorateur allemand qui l’avait précédé sur le régime climatique, la végétation de l’Aïr et le degré d’importance d’Agadès.

Arrivée dans cette ville le 28 juillet, la mission ne la quitta définitivement que le 17 octobre, et, par des marches longues et pénibles, traversa l’Azaouak, zone désertique, puis le Tagama, relativement boisé, le Damergou, plus découvert, avec des champs de mil. Elle parvint enfin à Zinder, grande et belle ville, où elle trouva un détachement d’une centaine de tirailleurs sénégalais. De Zinder, Foureau-Lamy se dirigèrent vers le Tchad, traversant Kouka en ruines ; arrivés sur les bords du lac, ils opérèrent leur jonction avec deux autres missions françaises : la mission de l’Afrique centrale, ancienne mission Voulet-Chanoine devenue la mission Joalland-Meynier, qui s’était avancée du Niger au Tchad, et la mission Gentil qui provenait du Congo et du Chari. Pendant que Foureau rentrait en France par l’Oubangui, ayant parcouru près de 10 degrés de latitude en passant par le centre du continent noir, les forces réunies des trois missions, sous les ordres du commandant Lamy, livraient bataille à Rabah à Koussri ; le conquérant noir était tué, mais ce succès était trop chèrement payé par la mort de Lamy enseveli dans son triomphe (22 avril 1900). La défaite des bandes de Rabah était achevée à Dikoa par le capitaine Reibell. La mission Foureau-Lamy, c’est en somme la mission Flatters reprise et réussissant. Il est seulement fâcheux qu’on ait attendu 20 ans pour cela. La preuve est faite dorénavant qu’on peut traverser le Sahara avec une petite troupe bien commandée.

Les résultats scientifiques de la Mission Saharienne sont trop considérables pour qu’il soit possible d’en donner ici même un aperçu. Les Documents rapportés par la mission et l’exposé méthodique des résultats de la grande expédition ont été publiés par M. Foureau[301]. Les observations astronomiques et météorologiques, l’orographie et la structure du pays, l’hydrographie, la carte, la nature géologique, la flore et la faune, l’ethnographie, les découvertes d’ordre préhistorique sont successivement passés en revue. C’est en quelque sorte l’encyclopédie des connaissances acquises sur cette longue bande d’Afrique qui va d’Ouargla à l’Oubangui[302]. L’Atlas, dressé par le capitaine Verlet-Hanus, d’après les travaux exécutés sur le terrain par M. F. Foureau et par les officiers de l’escorte militaire comprend 16 planches en couleur contenant l’itinéraire général de la mission entre Ouargla et Bangui, à l’échelle de 1/400.000e. Cet itinéraire est appuyé sur plus de cent positions astronomiques. Il est complété par une série de profils qui donnent une impression très nette de la région traversée.

Au point de vue géologique, c’est à M. Foureau que nous devons les documents paléontologiques permettant d’établir une chronologie précise des formations géologiques qui affleurent dans le grand désert : schistes siluriens du Tindesset, caractérisés par la présence de graptolithes, grès dévoniens, grès et calcaires carbonifères, argiles et grès albiens. Si l’on rapproche les faits observés par M. Foureau de ceux qui ont été constatés depuis à l’Ouest de l’Ahaggar, on constate[303] que le Sahara septentrional et central comprend deux régions essentiellement distinctes : une région de plissements postcarbonifères, et une région tabulaire où les plissements sont antérieurs au dévonien. Les terrains crétacés forment une vaste nappe transgressive, qui s’étend indistinctement sur les deux systèmes de plissements. M. E. Haug déclare que, parmi les faits stratigraphiques mis en lumière au cours de ces dernières années, il n’en est certainement pas qui dépassent en intérêt ceux qu’a moissonnés M. Foureau au cours de ses voyages successifs en pays touareg.

Dans le chapitre consacré à la géographie physique, le Sud Algérien, le grand Erg, la hammada de Tinghert, l’Erg d’Issaouan, les massifs montagneux et les plateaux du Sahara central, les massifs de l’Aïr, les plateaux sahariens du Tagama et du Damergou sont décrits de main de maître ; M. Foureau y a joint des observations sur les dunes et sur les phénomènes éoliens. Pour la richesse des renseignements météorologiques, M. Foureau a toujours satisfait les plus difficiles. L’hydrographie contient des considérations sur le bassin de l’Igharghar, sur l’Oued Tafassasset, qui parait s’acheminer vers le S.-S.-W., dans la direction de Sokoto et du Niger, sur les oueds de l’Aïr, sur le problème du Tchad. Les collections botaniques et zoologiques sont malheureusement incomplètes, détruites par les accidents de la route.

Les collections préhistoriques reccueillies par M. Foureau et commentées par le Dr Haug et le Dr Verneau, sont des plus précieuses. Le chapitre ethnographique apporte beaucoup de renseignements nouveaux sur les Touareg du Nord et sur les Keloui de l’Aïr. Enfin l’aperçu commercial et les conclusions démontrent que toute la partie du Sahara qui s’étend depuis le Sud Algérien jusqu’aux confins septentrionaux de l’Aïr est improductive, stérile et n’offre aucune ressource sérieuse. Dans la région même de l’Aïr, les cultures sont extrêmement réduites, et il y a peu de chances d’étendre ces petits jardins entretenus à grand’peine. Dans l’état actuel des choses, le Sahara n’a aucune valeur, ne produit absolument rien, et il y a lieu de procéder à son organisation de la façon la plus économique possible[304].

III

Parmi les missions sahariennes, il convient de mettre à part celles de MM. G. Méry et B. d’Attanoux, à cause du caractère de tentatives commerciales qui leur est propre.

En 1892, M. G. Méry fut chargé par M. Georges Rolland, ainsi que par la Société d’études pour la construction d’une voie ferrée de Biskra à Ouargla et prolongements, d’une mission géographique et commerciale au sud d’Ouargla vers le pays des Touareg Azdjer. Parti d’El-Oued avec 3 indigènes et 4 chameaux seulement, il gagna El-Biodh par Aïn-Taïba, reconnaissant le grand Gassi découvert par la première mission Flatters, le plus beau couloir de la région tant par son sol régulier de reg que par sa largeur, qui atteint jusqu’à 12 kilomètres, et constatant que l’établissement d’une voie ferrée ne rencontrerait aucune difficulté provenant de la nature du terrain[305]. D’El-Biodh, il marcha vers le S.-S.-E., comptant atteindre Tabalbalet, d’où les premiers campements Azdjer n’étaient pas éloignés, mais, après 3 jours de marche dans cette direction, il fut contraint de revenir sur ses pas par suite du refus de son guide Chaanbi de l’accompagner plus loin à cause des Touareg. Il revint à Aïn-Taïba, où il rencontra M. Foureau revenant d’Hassi-Messeguem, et rentra à El-Oued par Hassi-bel-Haïran et Hassi-Mey.