En 1893, M. G. Méry est envoyé de nouveau par le syndicat de Biskra-Ouargla, avec mission de chercher à s’entendre avec les chefs des Azdjer et d’obtenir le libre passage sur leur territoire pour des caravanes à destination du Soudan central. M. Méry était allé au préalable à Tripoli se renseigner sur le mouvement des échanges existant entre ce port et le Soudan, ainsi que sur la nature des marchandises échangées. D’El-Oued, M. Méry accompagné de M. Guilloux, se dirigea sur Hassi-Mey et Hassi-bel-Haïran. Là, il fut rejoint par un miad de Touareg revenant d’Alger, où ils étaient allés, dans un but mal défini, pour voir le Gouverneur et échanger des salutations, dirent-ils, mais surtout pour se renseigner sur nos intentions à leur égard[306].
La mission, conduite par Abd-en-Nebi, marabout des Ifoghas et arrière-neveu de Cheikh Othman, se dirigea sur le lac Menghough par Tabalbalet et Aïn-el-Hadjadj, suivant la route de la première mission Flatters. Au lac Menghough, elle eut des entrevues avec les chefs Azdjer Guedassen et Mouley. Elle regagna ensuite El-Oued par Temassinin, El-Biodh, Aïn-Taïba et Hassi-bel-Haïran. L’itinéraire avait été relevé à la boussole par M. Méry, qui avait fait en outre des observations météorologiques, recueilli des échantillons géologiques et botaniques, tandis que M. Guilloux faisait des observations astronomiques.
Au point de vue scientifique, le voyage de M. G. Méry n’a donc pas été sans résultats. Au point de vue économique, les assertions de cet explorateur étaient en complète contradiction avec celles de M. Foureau. M. Méry affirmait que « tous les Touareg, même les bergers, connaissaient le traité de Ghadamès, et que pas un ne manquerait à la parole donnée par un chef au nom de toutes les tribus[307] ». M. Foureau déclarait que la masse de la nation ne connaissait point la convention de 1862. Le courant d’échanges entre la Méditerranée et le Soudan est très important d’après M. Méry, insignifiant d’après M. Foureau[308]. Une vive polémique s’est engagée là-dessus ; elle ne présente d’ailleurs plus qu’un intérêt rétrospectif, puisque les conditions de la pénétration saharienne sont aujourd’hui complètement changées.
« Je ne crains pas, disait M. G. Méry, d’affirmer que nous avons la route du Soudan ouverte par le Nord, et à ceux qui me contrediraient, je me contenterais de répondre que je m’offre à en faire pratiquement la preuve. » Cette réponse eût en effet convaincu les plus incrédules. Malheureusement, elle ne fut pas faite. En octobre 1893, le Syndicat Ouargla-Soudan, avec l’appui officiel du Gouvernement général de l’Algérie, envoya une mission pour essayer de tirer parti de la première mission Méry. Cette mission comprenait M. Méry, chef de mission, M. B. d’Attanoux, ancien officier, rédacteur au Temps, M. Bonnel de Mézières, ancien membre de la mission Maistre, et deux Pères Blancs, le P. Hacquart, supérieur de la station d’Ouargla, et le P. Ménoret. Mais, dès les premiers jours, un désaccord survint entre M. Méry et ses compagnons au sujet de l’organisation de la caravane et des mesures à prendre pour assurer sa sécurité. M. Méry, souffrant, rentra en France : il alla de là à Tombouctou, où il ouvrit avec beaucoup de succès des comptoirs commerciaux commandités par le Syndicat Ouargla-Soudan ; il mourut à Tombouctou, après un séjour de plusieurs années. M. B. d’Attanoux fut désigné comme nouveau chef de la mission, et le départ fut ajourné pour utiliser le retour dans son pays d’une députation de Touareg qui venait d’arriver à El-Oued, où elle fut reçue par le général de la Roque.
La mission d’Attanoux reprit la route du Sud au mois de janvier 1894, accompagnée des membres du miad Touareg et du marabout Abd-en-Nebi. Elle passa par Hassi-bel-Haïran, Aïn-Taïba, Temassinin, et gagna le lac Menghough par Tabalbalet et Aïn-el-Hadjadj. L’attitude des Touareg fut exactement la même que dans les autres tentatives pour franchir leur territoire. La mission rencontra, sur la route du Menghough, des Hoggar qui exigeaient le droit de passage et avec lesquels la discussion faillit mal tourner ; les Ifoghas suivaient la mission comme des chiens affamés, demandant sans cesse des vivres et des cadeaux ; les chefs des Azdjer, campés à 3 jours du Menghough, ne se dérangèrent point, et la mission n’alla pas les trouver : « Des raisons d’ordre matériel et moral, également impérieuses les unes et les autres, s’opposent à ce que nous allions jusque-là. Nos provisions ne résisteraient pas aux premiers assauts que leur donnerait la multitude que nous y trouverions et pour laquelle la venue d’un voyageur bien approvisionné est une bonne fortune inespérée. » On se borna à des échanges de propos avec un représentant de la Djemaa, nommé Kounni, qui déclara bien que les Azdjer « se considéraient comme liés par le traité de Ghadamès », mais qu’ils exprimaient « le désir de ne pas voir la mission aller plus loin cette année ». On reprit la route de l’Algérie, en suivant le même chemin qu’à l’aller jusqu’à Temassinin ; puis la mission gagna Hassi-Tabankort, et, coupant à travers le grand Erg, se dirigea sur Hassi-bel-Haïran et Touggourt. Bien qu’elle se déclarât très satisfaite des résultats obtenus, elle n’avait pas réussi, pas plus que celles qui l’ont précédée ou suivie, à traverser le territoire des Azdjer avec le concours de ces derniers.
Un essai d’envoi de Souafa à Ghadamès, en 1896, ne réussit pas davantage ; le kaïmakam, sur des ordres de Tripoli, à ce qu’il prétendit, s’opposa à la mise en vente des marchandises, et déclara que seuls les Anglais avaient le droit de faire le commerce de l’ivoire avec Ghadamès[309].
La tentative du marquis de Morès eut une issue plus malheureuse encore. Il cherchait à faire pénétrer vers le centre africain des caravanes tunisiennes, avec l’appui de la Chambre de Commerce et d’Agriculture de Sousse. Il quitta Djeneïen le 31 mai 1896 : le 9 juin, il était massacré avec ses compagnons au lieu dit El-Ouatia (Bir-el-Oti), entre Sinaoun et Ghadamès, victime de la traîtrise de Touareg et de Chaanba dissidents entre les mains desquels il s’était remis, faisant preuve ainsi d’une funeste méconnaissance de ces contrées et de leurs habitants[310].
Un essai assez original fut fait en 1896, par le général de la Roque, pour fixer aux environs de Berresof un certain nombre de tentes touareg ; on espérait, par l’entremise de ces Sahariens, développer nos relations avec leurs congénères du désert. Ils se laissèrent nourrir pendant un certain temps, puis, lorsqu’on les invita à planter quelques palmiers, repoussèrent l’offre d’un travail indigne d’hommes libres, et firent comprendre que, si on voulait leur donner des jardins, il fallait auparavant y attacher quelques esclaves nègres. Ils se mirent ensuite à voler les chameaux de nos nomades, pratiquant la razzia en quelque sorte sur place, et finirent par reprendre le chemin du Sud, dûment engraissés et repus[311].
L’échec des tentatives commerciales de MM. Méry et d’Attanoux fit songer à l’emploi d’un autre moyen. Puisque nous ne pouvions aller commercer au Sahara, il fallait amener le Sahara à venir commercer chez nous. On pensa qu’il fallait avant toute chose s’attacher à modifier le tarif douanier appliqué, lors de leur entrée dans les ports algériens, aux marchandises françaises. Les prix de nos produits se trouvaient majorés des 2/3 par les taxes qu’ils subissaient comparativement aux denrées similaires parvenant à la même latitude par Tripoli ou le Maroc[312]. Dans le Sahara oranais, le sucre, le thé, le café et les objets de quincaillerie étaient de provenance marocaine. En 1892, une caravane de Rezaïna, chargée de denrées diverses d’une valeur de 65.828 fr., n’emportait qu’un seul produit de notre industrie française : 96 francs de bougie de Marseille ; ce chiffre a son éloquence. A Figuig, les marchandises venues de Melila étaient meilleur marché que celles d’Aïn-Sefra[313].
Une commission fut instituée en 1903, par ordre de M. J. Cambon, pour chercher les moyens de remédier à cet état de choses. Elle reconnut que le régime appliqué stérilisait notre action, et conclut en demandant l’entrée en franchise des produits destinés à traverser du N. au S. le territoire algérien pour se répandre dans le Sahara[314]. Comme conséquence, elle réclamait la création non de territoires francs, mais simplement de postes de sortie où l’on s’assurerait que les exportations sont bien réelles. La caravane emportant les produits détaxés serait escortée pendant un certain temps pour prévenir toute fraude[315]. Un décret du 17 décembre 1896 réalisa cette mesure et indiqua comme postes de sortie El-Oued, Touggourt, El-Abiod-Sidi-Cheikh, Djenien-bou-Rezg[316].