Ainsi l’action criminelle était désormais éteinte pour tous les cas, hors celui de meurtre ; il n’y avait plus de responsabilité collective, et les dommages-intérêts se trouvaient réduits au quart de la somme réclamée précédemment par l’abbé. Les mandataires des bourgeois de Vézelay prêtèrent en leur nom les serments exigés d’eux[544] ; ils partirent d’Auxerre avec l’abbé Pons, leur ancien ennemi, dans une concorde qui effaçait en apparence jusqu’aux moindres traces du passé. Tout entiers au désir de revoir leur famille et de reprendre leurs occupations habituelles, oubliant cette liberté qu’ils n’avaient pu acquérir au prix de tant d’efforts et de souffrances, ils éprouvèrent, en rentrant dans le bourg, toute la joie d’un retour d’exil. Ils s’embrassaient les uns les autres, et plusieurs d’entre eux, dans une sorte d’ivresse, chantaient et dansaient comme des fous[545]. Ce jour-là et les jours suivants, on vit arriver par toutes les routes de nombreuses bandes d’émigrés qui venaient faire leur soumission au chef de l’abbaye et lui jurer fidélité[546].
[544] … Ipsa etiam statuti juramenti sacramenta, statim ibidem qui affuerunt, fecerunt ; scilicet Guibertus Lotariensis, Hugo Fricans-Panem, Durannus Alburni, et alii fere amplius quam XL. (Ibid.) — … Ubi Vizeliacenses burgenses convocati juramento firmaverunt quod ad voluntatem Pontii abbatis successorumque ejus se haberent ; communiam quoque relinquerent, et eam deinceps non iterarent. (Hist. Ludovici VII, apud Script. rer. gallic. et francic., t. XII, p. 132.)
[545] Et reversus est abbas Vizeliacum cum hominibus suis jam de perfidis factis fidelibus. Et ingressi sunt cum eo, lætitia et tripudio magno exsultantes… (Hist. Vizeliac. monast., lib. III, apud Luc d’Achery, Spicileg., t. II, p. 534, col. 2.)
[546] Porro illi qui erant circumquaque diffusi, audita pacis conditione gavisi sunt, et revertentes confluebant quotidie catervatim ad jusjurandum et deditionem. (Ibid.)
Le rétablissement définitif de l’abbé de Sainte-Madeleine dans son pouvoir seigneurial fut suivi du recouvrement de l’indemnité de 40,000 sous qui lui avait été allouée. Il choisit parmi les bourgeois des collecteurs chargés d’imposer à chacun, selon la valeur de ses biens, sa quote-part de la contribution collective. « Parmi tant d’hommes, dit le narrateur contemporain, il n’y en eut pas un seul qui fit la moindre résistance ni en action, ni en parole[547]. » Mais il y eut un point sur lequel les bourgeois de Vézelay se montrèrent moins dociles, et quand l’ordre fut publié dans les rues que chacun eût à démolir l’enceinte fortifiée de sa maison, nul ne se mit en devoir d’obéir. Ces signes d’une liberté qui n’était plus leur devenaient chers ; ils s’attachaient à eux par l’imagination, par un sentiment d’orgueil et peut-être aussi par un dernier reste d’espérance[548]. L’abbé, qui avait déjà congédié ses soldats auxiliaires, se trouvait dépourvu de moyens efficaces pour contraindre les bourgeois à exécuter cette clause importante de l’accord. Il convoqua plusieurs fois les principaux d’entre eux, les somma à plusieurs reprises, leur assigna des termes de rigueur ; mais le temps venait, et personne n’obéissait[549]. La destruction de quelques murs crénelés, bâtis par des marchands et des artisans, dans une ville de quelques milliers d’âmes, devint une affaire de grande diplomatie. Les légats du saint-siége s’en occupèrent aussi activement qu’ils s’étaient occupés du comte de Nevers et de la commune, et le pape lui-même écrivit au roi une lettre conçue en ces termes :
[547] … Nec fuit in his omnibus qui resisteret, vel aperiret os contradicendo, quoniam ablatum est cornu superbiæ illorum, et contrita est virga fortitudinis eorum… (Ibid., p. 535, col. 1.)
[548] Verumtamen antemuralia domorum evertere dissimulantes neglexerunt, quoniam hoc præceptum in scandalum erat illis, et quasi aculeus terebrans oculos eorum. (Hist. Vizeliac. monast., lib. III, apud Luc d’Achery, Spicileg., t. II, p. 535, col. 1.)
[549] Peractis autem dominicæ Nativitatis kalendis, vocavit eos abbas monuitque ut juxta compositionem pacis, quod necdum fecerant perficerent, de diruendis munitionibus domorum, constituitque illis terminum quo jussa complerent. (Ibid.)
« Nous félicitons ta Magnificence de son empressement à accomplir les œuvres pieuses, et nous sommes pénétré de gratitude envers toi de ce que, selon le devoir imposé à ta dignité, par amour du Seigneur et par respect pour nos précédentes lettres, tu as prêté secours à notre très-cher fils l’abbé Pons, et l’as soutenu de ton aide et de tes conseils contre ses persécuteurs et ceux de son monastère. Mais, attendu que la fréquence des avertissements entretient d’une manière plus efficace la disposition aux bonnes œuvres, nous prenons l’occasion de prier ta Grandeur et de t’enjoindre, pour la rémission de tes péchés, de chérir et d’honorer le susdit abbé, de défendre son monastère contre les tentatives, soit de notre cher fils le comte de Nevers, soit de tous autres, afin que les frères qui l’habitent puissent intercéder auprès du Seigneur pour ton salut et celui de ton royaume, et que nous aussi, nous ayons à rendre grâces à ta royale noblesse. Attendu aussi que les bourgeois de Vézelay, se confiant dans les fortifications de pierre qu’ils ont élevées au devant de leurs maisons, sont devenus tellement insolents envers le susdit abbé et l’église de Vézelay, qu’il est désormais impossible à ce même abbé de rester dans son monastère à cause de leurs persécutions, nous prions ta Magnificence de faire que ces maisons fortifiées soient détruites, de telle sorte que l’orgueil des bourgeois en soit rabaissé et que l’église de Vézelay ne soit plus tourmentée à cette occasion[550]. »
[550] Et quoniam burgenses Vizeliaci occasione præsertim lapidearum domorum, quas munitas habent et elevatas, adversus antedictum filium nostrum abbatem, et Vizeliacensem ecclesiam ita superbiunt, ut nec manere pro persecutione illorum idem filius noster possit in monasterio : Magnificentiam tuam rogamus, quatenus easdem domos ita facias dirui, ut burgensium superbia retundatur, et Vizeliacensis ecclesia occasione hac non debeat fatigari. (Hist. Vizeliac. monast., lib. III, apud Luc d’Achery, Spicileg., t. II, p. 516, col. 2.)