LETTRE XXV
Sur l’histoire des assemblées nationales.

L’on s’est trop exagéré le tort qu’a fait à l’histoire de France la réserve politique des écrivains. Ce qui, dans tous les temps et dans tous les pays, nuit le plus à la vérité historique, c’est l’influence exercée par le spectacle des choses présentes et par les opinions contemporaines sur l’imagination de celui qui veut décrire les scènes du passé. Que ces opinions soient vraies ou fausses, serviles ou généreuses, l’altération qu’elles font subir aux faits a toujours le même résultat, celui de transformer l’histoire en un véritable roman, roman monarchique dans un siècle, philosophique ou républicain dans l’autre. Les erreurs et les inconséquences reprochées à nos historiens du dix-septième et du dix-huitième siècle dérivent, pour la plupart, de l’empire qu’avaient sur eux les habitudes sociales et la politique de leur temps. Prémunis par nos mœurs modernes contre les prestiges de la royauté absolue, il en est d’autres dont nous devons nous garder, ceux de l’ordre légal et du régime constitutionnel. Il est impossible que le plaisir de voir nos idées libérales consacrées, en quelque sorte, par la prescription de l’ancienneté, n’égare pas des esprits, justes d’ailleurs, hors des véritables voies de l’histoire. Ces erreurs seront d’autant plus difficiles à relever que la source en sera plus pure, et qu’en blâmant l’écrit au nom de la science il faudra rendre hommage au patriotisme de l’auteur.

Un point de notre histoire vers lequel l’attention publique se porte aujourd’hui avec préférence, c’est la question de l’origine et de la succession des assemblées nationales. Cette prédilection dont nous devons nous applaudir, parce qu’elle est un signe de faveur pour les principes constitutionnels, a peu servi jusqu’à présent le progrès des études historiques ; elle n’a guère enfanté que des rêves honnêtes, des rêves qui montrent réalisées au temps de Charlemagne, et même sous Clovis, toutes les espérances de la génération actuelle. Malgré l’autorité de Montesquieu et le célèbre passage de Tacite[559], l’histoire de France ne commence pas plus par la monarchie représentative de nos jours que par la monarchie absolue du temps de Louis XV. La première de ces hypothèses, plus libérale que l’autre, si l’on veut, est aussi dénuée de fondement. Des deux côtés, même absence de véritable critique, même confusion entre des races d’hommes profondément distinctes, même défaut d’intelligence du véritable état de la Gaule après la conquête. S’il est absurde de transformer en cour galante et chevaleresque les leudes et les ghesels[560] des rois franks, il ne l’est pas moins de reporter au temps de l’invasion germanique les besoins et les passions qui ont soulevé le tiers état sur la fin du dix-huitième siècle. De ce que cette nombreuse partie de la population, désignée aujourd’hui par le nom de classe moyenne, attache un très-haut prix au droit d’intervenir dans le gouvernement de l’État par la représentation nationale, il ne faut pas conclure qu’elle a toujours pensé, voulu et senti de même. Il pouvait y avoir, et il y a eu réellement pour elle, dans les siècles passés, une tout autre manière d’exercer des droits et d’obtenir des garanties politiques. Il a fallu que toutes les constitutions particulières des villes de France eussent été successivement détruites ou énervées par l’invasion de l’autorité centrale, pour que le besoin d’une constitution générale, d’une constitution du pays, se fît sentir et ralliât tous les esprits vers un objet commun.

[559] Voyez l’Esprit des lois, liv. XI, chap. VI.

[560] Ce mot signifie compagnon ; c’est probablement de là que dérive celui de vassal.

Si l’on voit, dès le quatorzième siècle, des députés des principales villes convoquées aux États généraux, il faut se garder de croire, sur les seules apparences, que la bourgeoisie d’alors eût le même goût que ses descendants actuels pour les chambres législatives. En Angleterre même, dans ce pays qui passe pour la terre classique du gouvernement représentatif, ce ne fut pas toujours une joyeuse nouvelle que l’annonce des élections pour le parlement dans les villes et dans les bourgs. On y était même si peu jaloux, au quatorzième et au quinzième siècle, d’exercer le droit électoral, que si par hasard le shérif s’avisait de conférer ce droit à quelque ville qui n’en jouissait pas anciennement, les habitants s’en plaignaient comme d’une vexation. Ils demandaient au roi justice contre le magistrat qui, malicieusement, c’est l’expression de ces sortes de requêtes, prétendait les contraindre à envoyer des hommes au parlement[561]. A la même époque, plusieurs villes du midi de la France, invitées à nommer des députés aux États généraux, sollicitaient le roi d’Angleterre, maître de la Guienne, de leur prêter un secours suffisant pour résister à cette sommation que le roi de France, disaient-elles, leur avait faite à mauvais dessein[562]. A la vérité, toutes les villes de France, et surtout celles qui anciennement avaient fait partie du royaume, ne montraient pas une répugnance aussi prononcée lorsqu’il s’agissait d’envoyer des députés aux États généraux ; mais rien ne prouve que, de leur part, cet envoi ait été autre chose qu’un acte de pure obéissance. Ils nommaient des députés quand, selon le langage de l’époque, ils y étaient semons ; puis, quand on ne leur en demandait plus, ils ne se plaignaient point de cette interruption comme de la violation d’un droit ; au contraire, les bourgeois de ces villes se félicitaient de ne point voir revenir le temps de l’assemblée des trois États, qui était celui des grandes tailles et des maltôtes.

[561] … Malitiose constrictos ad mittendum homines ad parliamenta. (Charta Edwardi III, apud Rymer, Fœdera, Conventiones, Litteræ, etc.)

[562] Charta Edwardi III, apud Rymer, Fœdera, Conventiones, Litteræ, etc., passim.

Deux opinions également fausses servent de base à la théorie la plus accréditée touchant l’histoire des assemblées qu’on appelle nationales. D’abord on suppose qu’avant l’invasion des peuples germaniques, personne, dans les provinces romaines, ne pouvait avoir l’idée de ces sortes d’institutions, ou qu’une pareille idée devait être odieuse au pouvoir impérial. En second lieu, on s’imagine que du moment où les Barbares, soit Goths, soit Franks, eurent établi en Gaule, suivant leurs coutumes nationales, des mâls, et des champs de mars ou de mai, les habitants indigènes prirent part à ces réunions et s’en applaudirent. La première hypothèse est formellement démentie par un rescrit des empereurs Honorius et Théodose le Jeune, adressé, en l’année 418, au préfet des Gaules, siégeant dans la ville d’Arles. En voici la traduction.

« Honorius et Théodose, Augustes, à Agricola, préfet des Gaules.