Ainsi, sous les deux premières races, qui marquent, à proprement parler, la durée de la période franke, la partie laïque des assemblées, que nos historiens appellent nationales, ne fut guère composée que d’hommes franks d’origine, et dont l’idiome teutonique était la langue maternelle. Jusqu’à la fin du neuvième siècle, les documents originaux ne présentent que deux occasions où les rois, dans leurs allocutions publiques, aient employé une autre langue. C’est d’abord en 842, à l’assemblée de Strasbourg[576], où Charles le Chauve et Louis le Germanique se jurèrent amitié et alliance contre Lother ; puis en 860, dans une conférence qui eut lieu à Coblentz pour le maintien de la paix entre les trois frères. Dans ces deux assemblées, Louis le Germanique et Charles le Chauve prirent la parole en langue romane. Mais cette langue romane, comme je l’ai déjà remarqué, n’était point celle dont s’est formé le français actuel : c’était le dialecte méridional. Le texte même des serments s’accorde pour le prouver, avec les motifs qui donnèrent lieu à l’assemblée de Coblentz. En effet, il s’agissait de prononcer une amnistie définitive pour les seigneurs de Provence qui, peu de temps auparavant, s’étaient révoltés contre Charles le Chauve : « Le seigneur Karl prononça ces articles en langue romane, et puis les récapitula en langue tudesque. Ensuite le seigneur Lodewig dit, en langue romane, au seigneur Karl son frère : — Or, s’il vous plaît, je veux avoir votre parole touchant les hommes qui ont passé sous ma foi. — Et le seigneur Karl, élevant la voix, dit en la même langue : — Les hommes qui ont agi contre moi, ainsi que vous le savez, et ont passé à mon frère, je leur pardonne tout ce qu’ils ont méfait contre moi, pour Dieu, pour son amour et pour sa grâce… — Et le seigneur Lother dit, en langue tudesque, qu’il consentait aux susdits articles, et promit de les observer[577]. » Il n’y avait alors que la partie méridionale de la France actuelle où l’idiome des indigènes eût entièrement prévalu sur celui des anciens conquérants. Cela n’arriva, pour les provinces du Nord, qu’après la déposition de Charles le Gros et la formation d’un nouveau royaume de France, borné par la Meuse et la Loire. C’est de cette révolution, qui, après un siècle de flux et de reflux, se termina par l’avénement de la troisième race, que date l’existence du français, c’est-à-dire du dialecte roman de la Gaule septentrionale, non comme langage rustique ou bourgeois, mais comme langue de la cour et des assemblées délibérantes.
[576] Nithardi Hist., lib. III, apud Script. rer. gallic. et francic., t. VII, p. 26. — Voyez plus haut, Lettre [XI].
[577] Nithardi Hist., lib. III, apud Script. rer. gallic. et francic., t. VII, p. 27.
Sous la troisième race, qui est véritablement la première dynastie française, il n’y a plus qu’un seul langage pour les rois, les nobles et les serfs, et à l’ancienne division des races succède celle des rangs, des classes et des états. Par un reste de la distinction primitive entre les familles d’origine barbare et la masse des habitants indigènes, on conserva le nom de franc comme une sorte de titre honorifique pour les hommes qui unissaient la richesse à la liberté entière de leur personne et de leurs biens. On les appelait aussi bers ou barons, mot qui dans l’idiome tudesque signifiait simplement un homme[578]. Le conseil des barons de France fut assemblé par tous les rois de la troisième race d’une manière constante, mais sans régularité quant aux époques de la convocation et au nombre des personnes convoquées. Ce conseil prit dans la langue d’alors le nom de cour ou de parlement. Il n’y eut entre ceux qui y siégeaient d’autres distinctions que celles de leurs différents titres féodaux, jusqu’au règne de Louis le Jeune, qui, pour donner à sa cour quelque chose de l’éclat que les romanciers du temps prêtaient à celle de Charlemagne, fit prendre à ses douze plus grands vassaux le nom de pairs de France. Dès lors on s’habitua à regarder ceux qui portaient ce titre comme les conseillers naturels et, en quelque sorte, les lieutenants des rois. Quoique placés dans une classe supérieure, les pairs n’en continuèrent pas moins à siéger en parlement avec le reste des barons et tous les évêques de France. Toujours composé de militaires et d’ecclésiastiques, le grand conseil des rois conserva son ancienne forme jusqu’à la fin du treizième siècle, où des gens de loi y entrèrent en grand nombre, en même temps que les évêques en sortirent, à l’exception de ceux qui étaient pairs de France par le droit de leur siége métropolitain. De là date la révolution qui transforma par degrés le parlement en une simple cour de justice, ayant le privilége d’enregistrer les édits et les ordonnances. De là vint enfin que, dans les circonstances difficiles, le concours du parlement ne suffit plus, et que les rois, pour s’entourer d’une autorité plus imposante, imaginèrent de convoquer à leur cour des représentants des trois principales classes de la nation, la noblesse, le clergé et les membres des communes, qui plus tard furent appelés tiers état.
[578] Le mot teutonique de bar n’avait originairement d’autre signification que celle du mot latin vir. On trouve dans les lois des Franks : « Tam baronem quam fœminam, » et dans celle des Lombards : « Si quis homicidium perpetraverit in barone libero vel servo… Si quelqu’un a commis un homicide sur un baron, soit libre, soit serf… » (Lex salica, lib. I, tit. IX.)
Au commencement du quatorzième siècle, lorsque les députés de la bourgeoisie furent pour la première fois convoqués aux États généraux du royaume, ce ne fut point, comme on l’a écrit, une restauration d’anciens droits politiques, éteints depuis l’avénement de la troisième race. Ce n’était point non plus pour la classe bourgeoise le signe d’une émancipation récente ; car il y avait plus de deux siècles que cette classe nombreuse avait reconquis sa liberté et qu’elle en jouissait pleinement. Elle avait le droit de tenir des assemblées publiques, d’élire ses magistrats, d’être jugée par ses pairs. C’était un axiome du temps, que, dans les villes d’échevinage, c’est-à-dire de commune, il n’y avait point de tailles à lever[579] ; et voilà pourquoi les rois qui voulaient imposer des tailles aux villes furent obligés de traiter avec des mandataires spéciaux de ces petites sociétés libres.
[579] … Præsertim quum scabinatus censu careat… (Remontrances des habitants de Reims à Philippe de Valois ; Marlot, Hist. metropol. Remensis, t. II, p. 619. Le tome Ier a été publié en 1666, et le tome II en 1679.)
La convocation des députés du tiers état ne fut donc point une faveur politique, mais la simple reconnaissance du vieux privilége communal, reconnaissance qui malheureusement coïncide avec les premières violations de ce privilége et le projet de ravir aux communes leur organisation indépendante, de les mettre en la main du roi, comme s’expriment les actes du temps. Au sortir d’une longue période de monarchie absolue, sans liberté municipale, lorsque l’on commença en France à désirer des garanties contre une autorité sans limites, les yeux se reportèrent avec intérêt, dans le passé, sur ces États généraux qui semblaient répondre au nouveau besoin qu’on éprouvait. Par un entraînement involontaire, les écrivains prêtèrent à cette époque de notre histoire des couleurs trop brillantes, à côté desquelles pâlit l’époque des communes, véritable époque des libertés bourgeoises, mais dont l’austère et rude indépendance avait perdu son ancien attrait. La vérité sur ce point a été mieux connue et mieux respectée par les historiens du seizième et du dix-septième siècle, à qui leur temps ne faisait point illusion sur ce qui s’était passé sous le règne de Philippe le Bel. Voici de quelle manière Étienne Pasquier, dans ses Recherches, parle des États généraux :
« Le premier qui mit cette innovation en avant fut Philippe le Bel. Il avait innové certain tribut qui était pour la première fois le centième, pour la seconde le cinquantième de tout notre bien. Cet impôt fut cause que les manants et habitants de Paris, Rouen, Orléans, se révoltèrent et mirent à mort tous ceux qui furent députés pour la levée de ces deniers. Et lui encore, à son retour d’une expédition contre les Flamands, voulut imposer une autre charge de six deniers pour livre de chaque denrée vendue ; toutefois on ne lui voulut obéir. Au moyen de quoi, par l’avis d’Enguerrand de Marigny, grand superintendant de ses finances, pour obvier à ces émeutes, il pourpensa d’obtenir cela de son peuple avec plus de douceur. Voulant faire un autre nouvel impôt, il fit ériger un grand échafaud dedans la ville de Paris ; et là, par l’organe d’Enguerrand, après avoir haut loué la ville, l’appelant Chambre royale, en laquelle les rois anciennement prenaient leur première nourriture, il remontra aux syndics des trois états les urgentes affaires qui tenaient le roi assiégé pour subvenir aux guerres de Flandre, les exhortant de le vouloir secourir en cette nécessité publique où il allait du fait de tous. Auquel lieu on lui présenta corps et biens, levant, par le moyen des offres libérales qui lui furent faites, une imposition fort griève par tout le royaume. L’heureux succès de ce premier coup d’essai se tourna depuis en coutume, non tant sous Louis le Hutin, Philippe le Long et Charles le Bel, que sous la lignée des Valois. »
Mézeray, qui, du point de vue de son siècle, juge les choses avec un grand sens et une indépendance remarquable, n’est guère plus qu’Étienne Pasquier enthousiaste de ces assemblées d’États. On trouve dans son histoire les phrases suivantes, au règne de Henri II : « Il ne manquait plus que de l’argent au roi : il assembla pour cela les États à Paris, le 6 janvier de l’année 1558. Depuis le roi Jean, ils n’ont guère servi qu’à augmenter les subsides… »