[61] On trouve dans de très-anciens glossaires Franci a feritate dicti. Frech, en allemand moderne, signifie hardi, téméraire ; vrang, en hollandais, veut dire âpre, rude.
Les guerres des Franks contre les Romains, depuis le milieu du troisième siècle, ne furent point des guerres défensives. Dans ses entreprises militaires, la confédération avait un double but, celui de gagner du terrain aux dépens de l’empire, et celui de s’enrichir par le pillage des provinces limitrophes. Sa première conquête fut celle de la grande île du Rhin, qu’on nommait l’île des Bataves. Il est évident qu’elle nourrissait le projet de s’emparer de la rive gauche du fleuve, et de conquérir le nord de la Gaule. Animés par de petits succès et par les relations de leurs espions ou de leurs coureurs, à la poursuite de ce dessein gigantesque, les Franks suppléaient à la faiblesse de leurs moyens d’attaque par une activité infatigable. Chaque année ils lançaient de l’autre côté du Rhin des bandes de jeunes fanatiques dont l’imagination s’était enflammée au récit des exploits d’Odin et des plaisirs qui attendaient les braves dans les salles du palais des morts. Peu de ces enfants perdus repassaient le fleuve. Souvent leurs incursions, qu’elles fussent avouées ou désavouées par les chefs de leurs tribus, étaient cruellement punies, et les légions romaines venaient mettre à feu et à sang la rive germanique du Rhin ; mais, dès que le fleuve était gelé, les passages et l’agression recommençaient. S’il arrivait que les postes militaires fussent dégarnis par les mouvements de troupes qui avaient lieu d’une frontière de l’empire à l’autre, toute la confédération, chefs, hommes faits et jeunes gens, se levait en armes pour faire une trouée et détruire les forteresses qui protégeaient la rive romaine[62]. C’est à l’aide de pareilles tentatives, bien des fois réitérées, que s’accomplit enfin, dans la dernière moitié du cinquième siècle, la conquête du nord de la Gaule par une portion de la ligue des Franks.
. . . Rhenumque, ferox Alamanne, bibebas
Romanis ripis…
(Sidon. Apollinar. Paneg. Aviti Augusti, apud Script. rer. gallic. et francic., t. I, p. 807.)
Parmi les tribus dont se composait la confédération franke, un certain nombre se trouvaient placées plus avantageusement que les autres pour l’invasion du territoire gaulois. C’étaient les plus occidentales, celles qui habitaient les dunes voisines de l’embouchure du Rhin. De ce côté, la frontière romaine n’était garantie par aucun obstacle naturel ; les forteresses étaient bien moins nombreuses que vers le cours du haut Rhin ; et le pays, coupé de marécages et de vastes forêts, offrait un terrain aussi peu propre aux manœuvres des troupes régulières qu’il était favorable aux courses aventureuses des bandes germaniques. C’est en effet près de l’embouchure du Rhin que sa rive gauche fut pour la première fois envahie d’une manière durable, et que les incursions des Franks eurent un résultat fixe, celui d’un établissement territorial qui s’agrandit ensuite de proche en proche. Le nouveau rôle que jouèrent dès lors, comme conquérants territoriaux, les Franks de la contrée maritime, leur fit prendre un ascendant marqué sur le reste de la confédération. Soit par influence, soit par force, ils devinrent population dominante, et leur principale tribu, celle qui habitait, vers les bouches de l’Yssel, le territoire appelé Saliland, ou pays de Sale, devint la tête de toutes les autres. Les Saliskes, ou Saliens, furent regardés comme les plus nobles d’entre les Franks ; et ce fut dans une famille salienne, celle des Merowings, ou enfants de Merowig, que la confédération prit ses rois, lorsqu’elle eut besoin d’en créer[63].
[63] Il est probable que le nom de Merowings ou Mérovingiens est d’une date antérieure à l’existence de Merowig ou Mérovée, successeur de Chlodio. Ce nom paraît avoir appartenu à une ancienne famille extrêmement nombreuse, et dont les membres étaient répandus sur tout le territoire des Franks saliens. On trouve même dans les documents du sixième siècle des passages où il paraît désigner la masse entière des tribus saliennes.
Le premier de ces rois, dont l’histoire constate l’existence par des faits positifs, est Chlodio ; car Faramond, fils de Markomir, quoique son nom soit bien germanique et son règne possible, ne figure pas dans les histoires les plus dignes de foi. C’est au nom de Chlodio que se rattachèrent, dans les temps postérieurs, tous les souvenirs de la conquête. On lui attribuait à la fois l’honneur d’être entré le premier sur le territoire des Gaules et celui d’avoir porté jusqu’au bord de la Somme la domination des Franks. Ainsi l’on personnifiait en quelque sorte les victoires obtenues par une succession de chefs dont les noms demeuraient dans l’oubli, et l’on concentrait sur quelques années des progrès qui avaient dû être fort lents, et mêlés de beaucoup de traverses. Voici de quelle manière ces événements sont présentés par un historien très-postérieur, il est vrai, plein de fables, mais qui paraît être l’écho fidèle d’anciennes traditions populaires :
« Les éclaireurs revinrent et rapportèrent que la Gaule était la plus noble des régions, remplie de toute espèce de biens, plantée de forêts, d’arbres fruitiers ; que c’était une terre fertile, propre à tout ce qui peut subvenir aux besoins des hommes. Animés par un tel récit, les Franks prennent les armes et s’encouragent, et, pour se venger des injures qu’ils avaient eu à souffrir des Romains, ils aiguisent leurs épées et leurs cœurs ; ils s’excitent les uns les autres par des défis et des moqueries à ne plus fuir devant les Romains, mais à les exterminer. En ces jours-là, les Romains habitaient depuis le fleuve du Rhin jusqu’au fleuve de la Loire ; et depuis le fleuve de la Loire jusque vers l’Espagne dominaient les Goths ; les Burgondes, qui étaient ariens comme eux, habitaient de l’autre côté du Rhône. Le roi Chlodio ayant donc envoyé ses coureurs jusqu’à la ville de Cambrai, lui-même passa bientôt après le Rhin avec une grande armée. Entré dans la forêt Charbonnière, il prit la cité de Tournai et de là s’avança jusqu’à Cambrai. Il y résida quelque temps et donna ordre que tous les Romains qui s’y trouvaient fussent mis à mort par l’épée. Gardant cette ville, il s’avança plus loin et s’empara du pays jusqu’à la rivière de Somme[64]… »