Sans doute il est impossible d’attribuer aux écrits de Walter Scott l’autorité d’ouvrages historiques ; mais on ne peut refuser à leur auteur le mérite d’avoir mis, le premier, en scène les différentes races d’hommes dont la fusion graduelle a formé les grandes nations de l’Europe. Quel historien de l’Angleterre avait parlé de Saxons et de Normands, en racontant l’époque de Richard Cœur de lion ? Quel est celui qui, dans les rébellions de l’Écosse, en 1715 et en 1745, avait entrevu la moindre trace de l’inimitié nationale des montagnards, enfants des Gaels, contre les Anglais, fils des Saxons ? Ces faits, et beaucoup d’autres d’une égale importance, étaient demeurés inaperçus : tout ce qu’avait aplani le niveau de la civilisation avait passé sous le niveau des historiens modernes.
L’un des événements les plus importants du moyen âge, un événement qui a changé de fond en comble l’état social de l’Angleterre, je veux dire la conquête de ce pays par les Normands, ne joue pas, dans l’histoire de Hume, un plus grand rôle que ne le ferait une conquête achevée par un prince de nos jours. Au lieu de s’empreindre de la forte couleur des anciennes invasions germaniques, la lutte du dernier roi anglo-saxon contre le duc de Normandie ne prend, dans son récit d’autre caractère que celui d’une querelle ordinaire entre deux prétendants au trône. Les conséquences de la victoire semblent se borner, pour la nation vaincue, à un simple changement de gouvernement ; et pourtant il ne s’agissait de rien moins que de l’asservissement et de la dépossession de tout un peuple par des étrangers. Le territoire, les richesses, les personnes même des indigènes étaient un objet de saisie aussi bien que la royauté.
Ce défaut d’une histoire étrangère se retrouve complétement dans la nôtre, où l’invasion, la conquête, l’asservissement, la lutte prolongée des nations et des races, prennent, comme chez David Hume, une couleur fausse ou indécise. Les véritables questions historiques y disparaissent sous un amas de questions frivoles ou absurdes, comme celle de savoir si Clovis était un mauvais roi, ou si sa politique était d’accord avec les intérêts de la France. Sous les noms de France et de Français, nous étouffons la vieille nation tudesque, dont ces noms rappellent seuls l’existence, mais qui a jadis imprimé bien d’autres traces de son passage sur le sol que nous habitons.
Quand je dis nation, ne prenez pas ce mot à la lettre ; car les Franks n’étaient point un peuple, mais une confédération de peuplades anciennement distinctes, différant même d’origine, bien que toutes appartinssent à la race tudesque ou germanique. En effet, les unes se rattachaient à la branche occidentale et septentrionale de cette grande race, à celle dont l’idiome originel a produit les dialectes et les patois du bas allemand ; les autres étaient issues de la branche centrale, dont l’idiome primitif, adouci et un peu mélangé, est aujourd’hui la langue littéraire de l’Allemagne. Formée, comme les ligues germaniques les plus anciennement connues, de tribus dominantes et de tribus vassales ou sujettes, la ligue des Franks, au moment où elle entra en lutte avec la puissance romaine, étendait son empire sur les côtes de la mer du Nord, depuis l’embouchure de l’Elbe jusqu’à celle du Rhin, et sur la rive droite de ce dernier fleuve, à peu près jusqu’à l’endroit où le Mein s’y jette. A l’est et au sud, l’association franke confinait avec les associations rivales des Saxons et des Alamans[59]. Mais il est impossible de fixer la limite de leur territoire respectif. D’ailleurs, ces limites variaient souvent au gré des chances de la guerre ou de l’inconstance naturelle au Barbare ; et des populations entières, soit de bon gré, soit par contrainte, passaient alternativement d’une confédération dans l’autre.
[59] Le nom des Saxons, Saxen, dérivé de leur arme nationale, signifie long couteau. Alamans veut dire entièrement hommes. Voyez dans le Catholique, numéro de janvier 1828, une savante dissertation de M. le baron d’Eckstein sur les confédérations germaniques.
Les écrivains modernes s’accordent à donner au nom des Franks la signification d’hommes libres ; mais aucun témoignage ancien, aucune preuve tirée des racines de l’idiome germanique ne les y autorisent. Cette opinion, née du défaut de critique, et propagée par la vanité nationale, tombe dès qu’on examine historiquement les différentes significations du nom dont le nôtre est dérivé, et qui, dans notre langue actuelle, exprime tant de qualités diverses. C’est depuis la conquête de la Gaule, et par suite de la haute position sociale acquise dans ce pays par les hommes de race franke, que leur vieille dénomination prit un sens correspondant à toutes les qualités que possédait ou prétendait posséder la noblesse du moyen âge, comme la liberté, la résolution, la loyauté, la véracité, etc. Au treizième siècle, le mot franc exprimait tout ensemble la richesse, le pouvoir et l’importance politique ; on l’opposait à chétif, c’est-à-dire pauvre et de basse condition[60]. Mais cette idée de supériorité, non plus que celle d’indépendance, transportée de la langue française dans les autres langues de l’Europe, n’a rien de commun avec la signification primitive du mot tudesque.
De franc ne de chétif n’ot mercy ne pitié.
(Ancien vers sur Thibaut le Tricheur, comte de Chartres.)
Soit qu’on l’écrivît avec ou sans l’n euphonique, frak ou frank, comme le latin ferox, voulait dire fier, intrépide, féroce[61]. L’on sait que la férocité n’était point regardée comme une tache dans le caractère des guerriers germains ; et cette remarque peut s’appliquer aux Franks d’une manière spéciale ; car il paraît que, dès la formation de leur ligue, affiliés au culte d’Odin, ils partageaient la frénésie belliqueuse des sectateurs de cette religion. Dans son principe, leur confédération dérivait, non de l’affranchissement d’un grand nombre de tribus, mais de la prépondérance, et probablement de la tyrannie de quelques-unes. Il n’y avait donc pas lieu pour la communauté de se proclamer indépendante ; mais elle pouvait annoncer, et c’est ce qu’à mon avis elle se proposa en adoptant un nom collectif, qu’elle était une société de braves résolus à se montrer devant l’ennemi sans peur et sans miséricorde.