« Seigneurs, le seul ressentiment que vous avez des outrages que Childéric vous a faits vous dit assez le sujet de cette assemblée, devant laquelle je n’aurois pas ozé faire mes plaintes, si je n’avois oüy celles que vous et toute la France en avez faites au ciel. Car à qui çaurions-nous les addresser, si celuy qui les doit recevoir est celuy mesme qui les cause ?… Puisque c’est de nous qu’il tient le sceptre, il est bien raisonnable que, sans nous violenter en nostre personne, ny en celles de nos femmes, il nous considère comme ses sujets, et non comme ses esclaves. Nous ne sommes pas tels, seigneurs françois ; il y a trois cens ans, et plus, que nos ancestres combattent pour leur liberté. S’ils ont fait des roys, ç’a esté pour la maintenir, et non pas pour l’opprimer. Autrement, si nous voulions des maistres, les Romains nous estoient bien plus doux que ce dernier ; et nous n’eussions jamais souffert d’un estranger ce que nous endurons d’un des nostres. Voyez, tandis que nous ne sommes pas du tout dans les fers, si vous voulez renoncer au tiltre de Francs. Vous avez de quoy démettre Childéric, comme vous avez eu de quoy l’establir. Ne permettez pas qu’il se serve plus longtemps de nostre bienfait à nous faire du mal… Que, s’il est question de réparer la faute que je confesse avoir faite, quand je luy ay donné ma voix en son eslection, me voilà prest à révoquer ma parole. Je la révoque en effet, m’en deust-il couster la vie, et me dégage du serment que je luy ay presté. Comme il a changé de vie, je veux changer de résolution, et ne plus le reconnoistre pour roy, puisque luy-mesme ne se connoist plus pour tel, et qu’il dédaigne d’en faire les actions[57]. »

[57] Mézeray, Histoire de France. Paris, 1643, in-fo, t. I, p. 21 et 22.

Ce curieux morceau disparut avec plusieurs autres du même genre dans l’abrégé chronologique publié par l’auteur en l’année 1668. Extrêmement faible d’érudition, mais écrit avec bon sens, d’un style populaire et sans aucune affectation classique, cet abrégé fit en peu de temps oublier le grand ouvrage. C’est la véritable Histoire de Mézeray, connue et aimée du public ; car l’autre n’eut pas plus de deux éditions. L’abrégé en eut jusqu’à seize, dont la dernière parut en 1755, année de la publication de l’Histoire de France de Velly.

La popularité de Mézeray s’était maintenue en face de l’ouvrage exact, mais terne et peu franc, du père Daniel. L’abbé Velly porta les premières atteintes à ce crédit si bien établi. Chose peu croyable pour quiconque n’a pas lu la préface de son Histoire, Velly se croyait novateur. Il croyait appartenir, comme historien, à une école toute nouvelle, l’école philosophique ; voici ses propres paroles : « Il semble, en lisant quelques-uns de nos historiens, qu’ils aient moins envisagé l’ordre chronologique des rois comme leur guide, que comme l’objet principal de leur travail. Bornés à nous apprendre les victoires ou les défaites du souverain, ils ne nous disent rien ou presque rien des peuples qu’il a rendus heureux ou malheureux. On ne trouve dans leurs écrits que longues descriptions de siéges et de batailles : nulle mention des mœurs et de l’esprit de la nation. Elle y est presque toujours sacrifiée à un seul homme… C’est le défaut qu’on a tâché d’éviter dans cette nouvelle Histoire de France. L’idée qu’on s’y propose est de donner, avec les annales des princes qui ont régné, celles de la nation qu’ils ont bien ou mal gouvernée ; de joindre aux noms des héros qui ont reculé nos frontières ceux des génies qui ont étendu nos lumières ; en un mot, d’entremêler le récit de nos victoires et de nos conquêtes de recherches curieuses sur nos mœurs, nos lois et nos coutumes[58]. »

[58] Velly, Histoire de France. Paris, 1770, in-4o, p. 6 et 7 de la préface.

Vous savez de quelle manière l’abbé Velly a tenu cette grande promesse. Mais, quelle que fût sa nullité comme historien, c’est une chose réelle qu’en insérant dans son récit, par une sorte de placage, des lambeaux de dissertations sur les mœurs et l’esprit des Français, il avait rencontré le goût du siècle. En effet, les narrations épiques, les portraits et les harangues avaient passé de mode ; et ce qu’on demandait, en fait d’histoire, c’était du raisonnement, des conclusions, des résultats généraux. Les écrivains ne tardèrent pas à faire abus de cette méthode, comme ils avaient abusé du style antique. Alors parurent dans l’histoire les longues réflexions insérées dans le texte, et les commentaires sous forme de notes, les appendices et les digressions sur le gouvernement, les lois, les arts, les habillements, les armes, etc. Au lieu d’une narration suivie, continue, se développant avec largeur et d’une manière progressive, on eut des récits courts, morcelés, tronqués, entrecoupés de remarques sérieuses ou satiriques ; et l’histoire fut divisée, subdivisée, étiquetée par petits chapitres, comme un ouvrage didactique. C’est l’exemple que donna Voltaire, avec son originalité et sa verve de style accoutumée, exemple qui fut suivi d’une manière plus méthodique par les historiens anglais de la fin du dix-huitième siècle.

Ainsi, depuis l’invention de l’imprimerie jusqu’à nos jours, trois écoles historiques ont fleuri successivement : l’école populaire du moyen âge, l’école classique ou italienne, et l’école philosophique, dont les chefs jouissent aujourd’hui d’une réputation européenne. De même qu’il y a deux cents ans l’on désirait pour la France des Guicciardin et des Davila, on lui souhaite en ce moment des Robertson et des Hume. Est-il donc vrai que les livres de ces auteurs présentent le type réel et définitif de l’histoire ? Est-il vrai que le modèle où ils l’ont réduite soit aussi complétement satisfaisant pour nous que l’était pour les anciens, par exemple, le plan des historiens de l’antiquité ? Je ne le pense pas ; je crois, au contraire, que cette forme toute philosophique a les mêmes défauts pour l’histoire que la forme toute littéraire de l’avant-dernier siècle. Je crois que l’histoire ne doit pas plus se servir de dissertations hors d’œuvre, pour peindre les différentes époques, que de portraits hors d’œuvre pour représenter fidèlement les différents personnages. Les hommes et même les siècles passés doivent entrer en scène dans le récit : ils doivent s’y montrer, en quelque sorte, tout vivants ; et il ne faut pas que le lecteur ait besoin de tourner cent pages pour apprendre après coup quel était leur véritable caractère. C’est une fausse méthode que celle qui tend à isoler les faits de ce qui constitue leur couleur et leur physionomie individuelles ; et il n’est pas possible qu’un historien puisse d’abord bien raconter sans peindre, et ensuite bien peindre sans raconter. Ceux qui ont adopté cette manière d’écrire ont presque toujours négligé le récit, qui est la partie essentielle de l’histoire, pour les commentaires ultérieurs qui doivent donner la clef du récit. Le commentaire arrive et n’éclaircit rien, parce que le lecteur ne le rattache point à la narration dont l’écrivain l’a séparé. Dans cet état, la composition manque entièrement d’unité ; c’est la réunion incohérente de deux ouvrages, l’un d’histoire, l’autre de philosophie. Le premier n’est ordinairement qu’une simple réimpression de la moins mauvaise des histoires précédemment publiées : c’est pour l’ouvrage philosophique que l’on réserve toute la vigueur de son talent. L’histoire d’Angleterre de Hume n’est au fond que celle de Rapin-Thoyras, à laquelle se trouvent joints, pour la première fois, plusieurs traités complets de politique, d’économie publique, de législation, d’archéologie, et une assez nombreuse collection de maximes, soit théoriques, soit usuelles. Toutes ces pièces de rapport seraient de la plus grande nouveauté, que l’histoire elle-même n’en serait pas plus neuve.

Mais y a-t-il lieu de faire encore du neuf en ce genre ? le fond de l’histoire n’est-il pas trouvé depuis longtemps ? Non, sans doute. On sait bien assigner à chaque événement sa date précise ; l’art de vérifier les dates est à peu près découvert ; mais cette découverte n’a pas été capable de bannir entièrement le faux de l’histoire. Il y a, en fait d’histoire, plus d’un genre d’inexactitude ; et si le travail des chronologistes nous garantit désormais de la fausseté matérielle, il faut un nouveau travail, un nouvel art pour écarter également la fausseté de couleur et de caractère. Ne croyons pas qu’il ne reste plus qu’à porter des jugements moraux sur les personnages et les événements historiques : il s’agit de savoir si les hommes et les choses ont été réellement tels qu’on nous les représente ; si la physionomie qu’on leur prête leur appartient véritablement, et n’est point transportée mal à propos du présent au passé, ou d’un degré récent du passé à un autre degré plus ancien. C’est là qu’est la difficulté et le travail ; là sont les abîmes de l’histoire, abîmes inaperçus des écrivains superficiels, et comblés quelquefois, sans profit pour eux, par les travaux obscurs d’une érudition qu’ils dédaignent.

LETTRE VI
Sur le caractère des Franks, des Burgondes et des Visigoths.

Je crois le moment venu où le public va prendre plus de goût à l’histoire qu’à toute autre lecture sérieuse. Peut-être est-il dans l’ordre de la civilisation qu’après un siècle qui a remué fortement les idées, il en vienne un qui remue les faits ; peut-être sommes-nous las d’entendre médire du passé, comme d’une personne inconnue ; peut-être, enfin, n’est-ce qu’un goût littéraire. La lecture des romans de Walter Scott a tourné beaucoup d’imaginations vers ce moyen âge dont naguère on s’éloignait avec dédain ; et s’il s’opère de nos jours une révolution dans la manière de lire et d’écrire l’histoire, ces compositions, en apparence frivoles, y auront singulièrement contribué. C’est au sentiment de curiosité qu’elles ont inspiré à toutes les classes de lecteurs pour des siècles et des hommes décriés comme barbares, que des publications plus graves doivent un succès inespéré.