[52] Les Chroniques et Annales de France, par Nicole Gilles. Paris, 1566 fol. XLV verso.

On peut dire aujourd’hui, sans trop de hardiesse, que l’ouvrage du secrétaire de Louis XII est également dépourvu d’érudition et de talent ; et pourtant aucune histoire de France n’a joui d’une aussi longue popularité. Il en a paru successivement seize éditions, dont la dernière est de 1617, cent quatorze ans après la mort de l’auteur. Mais pendant que la réputation de Nicole Gilles se prolongeait ainsi fort au delà du terme de sa vie, un grand mouvement littéraire, dirigé spécialement contre les écrits et les idées du moyen âge, s’accomplissait dans toute l’Europe. La renaissance des lettres, qui, pour l’Italie, date du quinzième siècle, avait élevé dans ce pays une école de nouveaux historiens, dont les ouvrages, calqués sur ceux de l’antiquité, étaient lus avec enthousiasme par les savants et changeaient peu à peu le goût du public. Cette école, celle de Machiavel et de Guicciardin, avait pour caractère essentiel le soin de présenter les faits non plus isolés ou juxtaposés, comme ils le sont dans les chroniques, mais par groupes, d’après leur degré d’affinité dans la série des causes et des effets. On appelait ce nouveau genre d’histoire l’histoire politique, l’histoire à la manière des anciens ; et comme, en fait de littérature, l’imitation sait rarement s’arrêter, on empruntait aux écrivains grecs et romains, non-seulement leur méthode, mais leur style, et jusqu’à leurs harangues, qu’on intercalait à plaisir partout où se présentait une ombre de délibération, soit dans les cours, soit aux armées. Personne n’était choqué du contraste de ces formes factices avec les institutions, les mœurs, la politique des temps modernes, ni de l’étrange figure que faisaient les rois, les ducs, les princes du seizième siècle sous le costume classique de consuls, de tribuns, d’orateurs de Rome ou d’Athènes. Dans chaque pays de l’Europe, les hommes éclairés, les esprits ardents, aspiraient à revêtir l’histoire nationale de ces nouvelles formes, et à la débarrasser entièrement de sa vieille enveloppe du moyen âge.

Le premier écrivain français qui entreprit de rédiger une histoire de France d’après la méthode et les principes de l’école italienne, fut Bernard Girard, seigneur du Haillan, né à Bordeaux en 1537. Avant de se livrer à ce travail, dont il était extrêmement fier, l’auteur, âgé de vingt-quatre ans, en avait publié le projet et une sorte d’esquisse, sous le titre de Promesse et Dessein de l’Histoire de France. En l’année 1576, il présenta au roi Henri III son premier volume in-folio, et fut récompensé par une pension et le titre d’historiographe, titre nouveau, qui remplaça dès lors celui de chroniqueur du roi. Le sentiment et l’orgueil d’une grande innovation éclatent, d’une manière assez naïve, dans les passages suivants de la préface où du Haillan parle de lui-même : « Je puis bien dire sans vanterie que je suis le premier qui ait encore mis en lumière l’histoire entière de France en discours et fil continu d’histoire. Car ce que nous avons veu cy-devant tant des histoires Martiniennes et Dionisiennes, que des Chroniques de Nicole Gilles, ce sont seulement Chroniques qui ne s’amusent pas à dire les causes et les conseils des entreprises ny des succez des afaires, ains seulement l’événement et fin d’iceux par les années, sans narration du discours qui est nécessaire et requis à l’histoire[53]. »

[53] L’Histoire de France, par Bernard de Girard, seigneur du Haillan. Paris, in-fo, 1576, préface aux lecteurs, p. III et IV.

Le premier historiographe de France, chef d’une sorte d’insurrection contre les chroniqueurs ses devanciers, témoigne pour eux un mépris qui ne fait grâce ni à Grégoire de Tours, qu’il confond avec Fredegher, Aimoin et le faux Hunibald, ni à Ville-Hardouin, ni à Joinville, ni à Froissard lui-même. Cette couleur locale et pittoresque qui nous les fait aimer aujourd’hui, cette richesse de détails, ces dialogues si vrais et si naïfs dont ils entrecoupent leurs récits, tout cela ne paraît au classique du Haillan qu’une friperie indigne de l’histoire. « Ils s’amusent, dit-il, à descrire des dialogismes d’eux mesmes avec quelques autres, des dialogues d’un gentilhomme à un autre gentilhomme, d’un capitaine à un soldat, de cestuy cy, de cestuy là, des apparats des festins, leur ordre, leurs cérémonies, leurs confitures, leurs saulses, les habillemens des princes et des seigneurs, le rang comme ils estoient assis, leurs embrassemens, et autres telles menues choses et particularités plaisantes à racompter en commun devis, mais qui n’appartiennent en rien à l’histoire, laquelle ne doit traicter qu’affaires d’Estat, comme les conseils des princes, leurs entreprinses, et les causes, les effects, et les événemens d’icelles, et parmy cela mesler quelque belle sentence qui monstre au lecteur le proffit qu’il peult tirer de ce qu’il lit[54]. »

[54] Ibid., préface aux lecteurs, p. II.

Cette énergie de critique semblait promettre quelque chose ; mais du Haillan, comme presque tous ceux qui, après lui, ont écrit notre histoire, avait plus de volonté que de talent. Dès les premières pages, sa passion d’imiter les Italiens et de faire des harangues lui fait violer, de la manière la plus bizarre, la vérité historique. A propos de l’élection de Faramond, roi dont l’existence est à peine authentique, il suppose une assemblée d’État, où deux orateurs imaginaires, Charamond et Quadrek, dissertent l’un après l’autre sur les avantages de la monarchie et sur ceux de l’aristocratie. C’est lorsqu’il s’agit de grandes affaires politiques et de négociations, que du Haillan se pique surtout de bien raconter et de bien juger. Il traite avec négligence les parties de l’histoire qui n’offrent point de grandes intrigues. En général, pour les premiers temps, il est d’une faiblesse extrême, et fort au-dessous de l’érudition de beaucoup de ses contemporains. Il attribue au roi Clodion une prétendue loi des chevelures, par laquelle, dit notre historien, il fut ordonné que « de là en avant nul ne porteroit longue chevelure qu’il ne fût du sang des roys[55]. » Dans le portrait de Charlemagne, probablement par complaisance pour les préjugés en crédit, du Haillan reproduit en partie les extravagances de Nicole Gilles, et les joint aussi bien qu’il peut aux détails fournis par Eghinhard. Malgré son mépris pour les chroniqueurs, il emprunte à celui de 1492 des phrases fort peu historiques comme celle-ci : « Il s’habilloit à la mode françoise, et toujours portoit une espée, ou un poignard, à la garde d’or ou d’argent[56]. » Comme lui, dans l’énumération des langues que parlait Karl le Grand, il compte le français, sa langue maternelle, le flamand et l’allemand. A ces absurdités j’en pourrais joindre beaucoup d’autres qui prouvent qu’au fond notre histoire avait peu gagné à cesser d’être chronique.

[55] L’Histoire de France, par du Haillan. Paris, 1576, p. 14.

[56] L’Histoire de France, par du Haillan. Paris, 1576, p. 228.

Après du Haillan vint Scipion Dupleix, qui, malgré des études estimables, fut peu goûté à cause de son fanatisme catholique ; puis Mézeray, dont le règne, au dix-septième et au dix-huitième siècle, fut aussi long que l’avait été celui de Nicole Gilles au seizième. Mézeray, élève de du Haillan, entreprit de le surpasser en intelligence des affaires. Comme lui, il inséra dans son récit des harangues délibératives, et se permit, pour leur faire une place, de supposer des assemblées ou des négociations imaginaires. La déposition de Hilderik Ier, dont du Haillan n’avait tiré aucun parti, est saisie par l’historien du dix-septième siècle comme un excellent texte pour un discours politique à la manière des anciens. Childéric, selon Mézeray, est un jeune prince oisif et voluptueux, qui écrase son peuple d’impôts et vit entouré de ministres de ses galanteries. Les seigneurs français, indignés contre lui, s’assemblent, et l’un d’eux prend la parole en ces termes :