[46] Ibid., p. 155, 156, 159 et 166.
[47] Einhardi Vita Karoli Magni, apud Monumenta Germaniæ historica, ed. H. Pertz, t. II, p. 426 et seq. — Les annales du même Eghinhard, ainsi que d’autres écrits qu’il serait trop long d’énumérer, fournissent aussi quelques fragments aux Chroniques de Saint-Denis.
[48] Nam cum agmine longo, ut loci et angustiarum situs permittebat, porrectus iret exercitus, Wascones, in summi montis vertice positis insidiis… extremam impedimentorum partem, et eos, qui novissimi agminis incedentes, subsidio præcedentes tuebantur, desuper incursantes, in subjectam vallem dejiciunt, concertoque cum eis prælio, usque ad unum omnes interficiunt, ac direptis impedimentis, noctis beneficio, quæ jam instabat, protecti, summa cum celeritate in diversa disperguntur… In quo prælio Eggihardus regiæ mensæ præpositus, Anselmus comes palatii, et Heruodlandus Britannici limitis præfectus, cum aliis compluribus interficiuntur. (Einhardi Vita Karoli Magni, ibid., t. II, p. 448.)
« Lors retourna Roland, tout seul, parmi le champ de bataille, las et travaillé des grands coups qu’il avait donnés et reçus, et dolent de la mort de tant de nobles barons qu’il voyait devant lui occis et détranchés. Menant grande douleur, il s’en vint parmi le bois jusqu’au pied de la montagne de Cisaire, et descendit de son cheval dessous un arbre, auprès d’un grand perron de marbre, qui était là dressé en un moult beau pré, au-dessus de la vallée de Roncevaux. Il tenait encore Durandal, son épée ; cette épée était éprouvée sur toutes autres, claire et resplendissante et de belle façon, tranchante et affilée si fort qu’elle ne pouvait ni se fendre ni se briser. Quand il l’eut longtemps tenue et regardée, il la commença à regretter quasi pleurant, et dit en telle manière : « O épée très-belle, claire et resplendissante, qu’il n’est pas besoin de fourbir comme toute autre, de belle grandeur et large à l’avenant, forte et ferme, blanche comme une ivoire, entresignée de croix d’or, sacrée et bénie par les lettres du saint nom de Notre-Seigneur Jésus-Christ et environnée de sa force, qui usera désormais de ta bonté, qui t’aura, qui te portera ?… J’ai grand deuil si mauvais chevalier ou paresseux t’a après moi. J’ai trop grande douleur si Sarrasin ou autre mécréant te tient et te manie après ma mort. » Quand il eut ainsi regretté son épée, il la leva tout haut et en frappa trois merveilleux coups au perron de marbre qui était devant lui, car il la pensait briser, parce qu’il avait peur qu’elle ne vînt aux mains des Sarrasins. Que vous conterait-on de plus ? Le perron fut coupé de haut jusqu’en terre, et l’épée demeura saine et sans nulle brisure ; et quand il vit qu’il ne la pourrait dépecer en nulle manière, si fut trop dolent. Il mit à sa bouche son cor d’ivoire, et commença à corner de toute sa force, afin que, si aucuns des chrétiens s’étaient cachés au bois pour la peur des Sarrasins, ils vinssent à lui, ou que ceux qui jà avaient passé les ports retournassent et fussent à son trépassement, et prissent son épée et son cheval, et assaillissent les Sarrasins qui s’enfuyaient. Lors il sonna l’olifant par si grande vertu qu’il le fendit par le milieu et se rompit les nerfs et les veines du cou. Le son et la voix du cor allèrent jusqu’aux oreilles de Charlemagne, qui jà s’était logé en une vallée qui aujourd’hui est appelée Val-Karlemagne : ainsi il était loin de Roland environ huit milles vers Gascogne[49]. »
[49] Chroniques de Saint-Denis, Recueil des historiens des Gaules et de la France, t. V, p. 303. — Ce passage et tous les autres du même récit ne sont que des variantes ou des paraphrases du poëme publié par M. Francisque Michel, et ensuite par M. Génin, sous le titre de la Chanson de Roland. Voyez l’édition de ce dernier, p. 188 et suivantes.
Au portrait de Karle le Grand, tracé par Eghinhard, les Grandes Chroniques ajoutent quelques circonstances empruntées à la tradition populaire : « Il étendait, disent-elles, trois fers de chevaux tous ensemble légèrement, et levait un chevalier armé sur la paume de sa main, de terre jusque tout en haut. Avec Joyeuse, son épée, il coupait un chevalier tout armé[50]… » Mais cette partie de l’ouvrage est la seule où se trouvent entremêlés des détails empruntés aux romans. Le reste se compose de fragments historiques placés bout à bout sans trop de liaison, jusqu’au règne de Louis VI, dont la vie, écrite par l’abbé Suger, ouvre une série de biographies des rois de France, jusqu’à Charles VII, composées par des contemporains.
[50] Ibid., t. V, p. 266.
Les Grandes Chroniques de France, sous leur forme native, n’étaient point un ouvrage capable de se faire lire par beaucoup de monde, ni de circuler rapidement : aussi, moins de vingt ans après leur publication, pour répondre au désir du public, furent-elles abrégées par un homme qui était à la fois un savant et un bel-esprit. Maître Nicole, ou Nicolas Gilles, secrétaire du roi Louis XII, compila en un seul volume et publia, en 1492, les Annales et Chroniques de France, de l’origine des Français et de leur venue ès Gaules, avec la suite des rois et princes des Gaules, jusqu’au roi Charles VIII. Cet ouvrage, qui, dès son apparition, eut un succès immense, respectait le fond des Chroniques de Saint Denis, mais en changeait le style pour l’accommoder aux idées et au goût du temps. Le peu de couleur originale conservée à l’histoire des deux premières races par les compilateurs du douzième siècle et les traducteurs du treizième, disparut sous une phraséologie toute moderne. On y trouve un grand luxe de remarques sur le peu de durée de la faveur des cours et le dévouement des rois de France au saint-siége. L’auteur va jusqu’à falsifier la prière de Clovis à la bataille de Tolbiac. Il lui fait dire : « Sire Dieu Jésus-Christ… je croyroy en vostre nom… et tous ceux de mon royaume qui n’y voudront croire seront exilés ou occis[51]. » Ni ces mots, ni rien d’approchant, ne se trouvent dans les Chroniques de Saint-Denis.
[51] Les Chroniques et Annales de France, depuis la destruction de Troye jusques au Roy Loys unziesme ; jadis composées par feu Maistre Nicole Gilles. Paris, édition de 1566, fol. XIV et XV.
En parlant des exactions des rois des Franks, Nicole Gilles emploie toujours les mots de tailles, emprunts et maltôtes, si célèbres de son temps. Il ajoute aux Grandes Chroniques beaucoup de fables et de miracles, qui, au douzième siècle, n’étaient pas encore de l’histoire, comme les fleurs de lis apportées par un ange, la dédicace de l’église de Saint-Denis par Jésus-Christ en personne, l’érection du royaume d’Yvetot, en expiation d’un meurtre commis dans l’église le vendredi saint, par le roi Clotaire Ier. Un des passages les plus originaux du livre est le portrait de Charlemagne, présenté comme une espèce de Gargantua, haut de huit pieds, et mangeant à lui seul le repas de plusieurs personnes. « Il estoit de belle et grande stature, bien formé de corps, et avoit huict piedz de hault, la face d’un espan et demy de long, et le fronc d’un pied de large, le chef gros, le nez petit et plat, les yeux gros, vers et estincelans comme escarboucles… Il mangeoit peu de pain et usoit volontiers de chair de venaison. Il mangeoit bien à son dîner un quartier de mouton, ou un paon, ou une grue, ou deux poullailles, ou une oye, ou un lièvre, sans les autres services d’entrée et yssue de table[52]. » Ces détails bizarres provenaient sans doute de traditions populaires d’un ordre inférieur à celles qui avaient donné lieu aux romans du douzième siècle et à la fausse chronique de Turpin.