L’on a peine à s’expliquer, au milieu de la France du dix-huitième siècle, le succès de l’ouvrage de Velly. Il fallait qu’à cette époque la partie la plus frivole du public eût le pouvoir de donner à ses jugements le caractère et l’autorité d’une opinion nationale ; car tout se tut et fut obligé de se taire devant la renommée du nouvel historien. Les savants mêmes n’osaient le reprendre qu’avec respect de ses méprises géographiques, de ses erreurs de faits et de la manière dont il travestit les noms propres. Velly n’a ni la science qui manquait à Mézeray ni cette haute moralité qui manquait au jésuite Daniel. Il se mit à composer son Histoire (Garnier, son continuateur, en fait l’aveu) sans préparation et sans études, sans autre talent qu’une déplorable facilité à faire des phrases vagues et sonores. Lui-même eut des scrupules de conscience sur le succès de ses premiers volumes ; il lut, pour s’aider à rédiger les suivants, les Mémoires de l’Académie des inscriptions et belles-lettres, et il copia au hasard, pour rendre son ouvrage plus substantiel, de longs passages de dissertations peu exactes sur les usages et les mœurs du vieux temps. Son plus grand souci fut de mettre en lumière, à chaque siècle, ce qu’il appelle les fêtes galantes des cours. Ce ne sont que banquets, festins, dorures et pierres précieuses. Les magnificences de toutes les époques sont confondues et pour ainsi dire brouillées ensemble, afin d’éblouir le lecteur. Par exemple, on rencontre sous la seconde race, dès le règne de Pépin, des hérauts d’armes criant largesse. Le passage mérite d’être cité : « Chaque service étoit relevé au son des flûtes et des hautbois. Lorsqu’on servoit l’entremets, vingt hérauts d’armes, tenant chacun à la main une riche coupe, crioient trois fois : Largesse du plus puissant des rois, et semoient l’or et l’argent que le peuple ramassoit avec de grandes acclamations. Mille fanfares annonçoient et célébroient cette distribution[43]… » Les deux continuateurs de Velly, surtout Garnier, eurent plus de gravité et d’instruction ; mais leur travail, manquant de base, perdit son prix ; car, sans une vue ferme des premiers temps de notre histoire, il est impossible de bien comprendre le sens des événements postérieurs.
[43] Velly, Histoire de France. Paris, 1770, in-4o, t. I, p. 206.
J’arrive à l’Histoire de France d’Anquetil, publiée pour la génération contemporaine des premières années du dix-neuvième siècle, et accueillie par cette génération, sinon avec enthousiasme, du moins avec estime et reconnaissance. Cet ouvrage, froid et sans couleur, n’a ni l’âcreté politique de Mézeray, ni l’exactitude de Daniel, ni la légèreté de bon ton qu’affecte Velly. Tout ce qu’on y remarque pour la forme, c’est de la simplicité et de la clarté, et quant au fond il est pris au hasard, de l’Histoire de Mézeray et de celle de Velly, que le nouvel historien extrait et cite, pour ainsi dire, à tour de rôle : pourtant c’était un homme d’un grand sens et capable de s’élever plus haut. On dit qu’il avait eu le projet de composer une histoire générale de la monarchie française, non d’après les histoires déjà faites, mais d’après les monuments et les historiens originaux. Peut-être doit-on regretter qu’Anquetil n’ait point exécuté ce dessein ; car, en présence des sources, son esprit juste avait la faculté de comprendre et d’exprimer avec franchise les mœurs et les passions d’autrefois. Il en avait donné la preuve dans son Histoire de la ville de Reims, histoire peu lue, comme toutes celles du même genre, mais où la destinée orageuse d’une commune du moyen âge est peinte avec intelligence et souvent même avec énergie.
Un autre ouvrage d’Anquetil, l’Esprit de la Ligue, offre des qualités analogues ; on y retrouve l’empreinte du temps, sa couleur et son langage. Contre l’habitude de ses contemporains du dix-huitième siècle, l’auteur a aimé son sujet ; il n’a point méprisé une époque de fanatisme et de désordre, et de là vient l’intérêt de son livre. C’est le premier ouvrage, écrit dans notre langue, où l’on ait reproduit le seizième siècle sans le dénaturer par une couleur étrangère. Mais, je le répète, l’Histoire de France n’offre rien de cette exactitude et de ce mérite pittoresque. On y retrouve l’abbé Velly, moins son emphase de collége et le ton relâché qui plaisait à la société de son temps ; car il faut avouer que l’écrivain de 1804 n’entend pas raillerie sur les tendres faiblesses et les galanteries des princes. Voici en quels termes il commence le récit du règne de Hilderik Ier : « La première année de Childéric sur le trône fut celle d’un libertin audacieux qui, se jouant avec une égale impudence et de l’honneur du sexe et du mécontentement des grands, souleva contre lui l’indignation générale et se fit chasser du trône[44]… » En rapprochant cette manière de raconter de celle qui était en vogue vers l’année 1755, l’on voit clairement qu’entre ces deux époques il s’est fait une révolution dans les mœurs publiques ; mais l’histoire a-t-elle fait un pas ?
[44] Anquetil, Histoire de France, continuée par M. de Norvins. Paris, 1839, t. I, p. 159.
LETTRE V
Sur les différentes manières d’écrire l’histoire, en usage depuis le quinzième siècle.
Ce fut en l’année 1476 que parut, avec le titre de Grandes Chroniques, la première histoire de France publiée par la voie de l’impression. C’était un vieux corps d’annales compilées en français par les religieux de l’abbaye de Saint-Denis, et depuis longtemps célèbre sous le nom de Chroniques de Saint-Denis. Le roi Charles V l’avait fait transcrire pour sa riche bibliothèque, un peu rajeuni de langage, et fait continuer jusqu’à son règne ; il parut avec une nouvelle continuation poussée jusqu’au règne de Louis XI. Sa publication fonda par tout le royaume, qui venait d’atteindre à peu près ses dernières limites, une opinion commune sur les premiers temps de l’histoire de France, opinion malheureusement absurde et qui ne put être déracinée qu’après beaucoup de temps et d’efforts. Selon les Grandes Chroniques de France, les Gaulois et les Franks étaient issus des fugitifs de Troie, les uns par Brutus, prétendu fils d’Ascanius, fils d’Énée, les autres par Francus ou Francion, fils d’Hector. Voici de quelle manière la narration commençait :
« Quatre cent et quatre ans avant que Rome fût fondée, régnait Priam en Troie la grande. Il envoya Pâris, l’aîné de ses fils, en Grèce pour ravir la reine Hélène, la femme au roi Ménélas, pour se venger d’une honte que les Grecs lui avaient faite. Les Gréjois, qui moult furent courroucés de cette chose, s’émurent pour aller et vinrent assiéger Troie. A ce siége, qui dix ans dura, furent occis tous les fils du roi Priam, lui et la reine Hécube, sa femme ; la cité fut arse et détruite, le peuple et les barons occis. Mais aucuns échappèrent de ce désastre et plusieurs des princes de la cité, qui s’espandirent ès diverses parties du monde pour querir nouvelles habitations, comme Hélénus, Élyas et Anthénor, et maints autres… Énéas, qui était un des plus grands princes de Troie, se mit en mer avec trois mille et quatre cents Troyens… Turcus et Francion, qui étaient cousins germains (car Francion était fils d’Hector, et ce Turcus fils de Troylus, qui était frère et fils au roi Priam), se départirent de leur contrée, et allèrent habiter tout auprès une terre qui est appelée Thrace… Quand ensemble eurent habité un grand temps, Turcus se départit de Francion, son cousin, lui et une partie du peuple qu’il emmena avec lui ; en une contrée s’en alla, qui est nommée la petite Scythie… Francion demeura, après que son cousin se fut de lui départi, et fonda une cité qu’il appela Sicambrie, et longtemps ses gens furent appelés Sicambriens pour le nom de cette cité. Ils étaient tributaires aux Romains, comme les autres nations ; mille cinq cent sept ans demeurèrent en cette cité, depuis qu’ils l’eurent fondée[45]. »
[45] Chroniques de Saint-Denis, Recueil des historiens des Gaules et de la France, t. III, p. 155. — Je n’ai pas besoin de dire que j’ai donné au langage une couleur un peu plus moderne.
Après ce début singulier viennent les chapitres suivants : De diverses opinions pourquoi les Troyens de Sicambrie furent appelés Français. — Comment ils conquirent Allemagne et Germanie, et comment ils déconfirent les Romains. — Comment et quand la cité de Paris fut fondée, et du premier roi de France. — Du second roi qui eut nom Clodio. — Du tiers roi qui eut nom Merovez. — Du quart roi qui eut nom Childéris… — Comment le fort roi Klodovées fut couronné après la mort de son père[46]. Jusqu’au règne de Charlemagne la narration suit en général un seul auteur, Aimoin, religieux de Fleury ou de Saint-Benoît-sur-Loire, au dixième siècle, puis vient une traduction fort inexacte de la vie de Charlemagne, par son secrétaire Eghinhard[47] ; puis un fragment de la fausse chronique de l’archevêque Tilpin ou Turpin, morceau qui n’est pas le plus historique du livre, mais qui est sans contredit le plus capable de saisir l’imagination par cette verve de récit dont brillent à un si haut degré les romans du moyen âge. C’est là que le roi Marsile et le géant Ferragus, qui ne font plus que nous divertir dans la poésie de l’Arioste, jouent un rôle sérieux et authentique. Là, enfin, ce Roland ou Rotland, comte des Marches de Bretagne, que l’histoire nomme une seule fois, et qui périt dans une embuscade dressée par les Basques[48], au passage des Pyrénées, figure comme le brave des braves et la terreur des Sarrasins. Le petit mais désastreux combat des gorges de Roncevaux est transformé en une bataille immense où les Franks ont contre eux toutes les forces de l’Espagne ; et Roland, demeuré seul entre tous ses compagnons, épuisé par ses blessures, meurt après avoir fait entendre à plus de sept milles de distance le bruit de son cor d’ivoire :