[37] « Il n’a fait souvent que copier nos auteurs modernes ; et si l’on examine les sources où il a puisé, on y reconnoîtra jusqu’aux fautes des auteurs qu’il a suivis ; c’est ce qui l’a mis hors d’état de citer en marge les garans de ce qu’il avance, et de suivre en cela l’exemple de Vignier et Dupleix. S’il se rencontre avec les anciens, ce n’est pas qu’il les ait consultés ; car il s’est vanté, devant M. du Cange, qu’il ne les avoit jamais lus. » (Vie de Mézeray, par le P. Le Long, Biblioth. hist. de la France, t. III, à la fin, Mémoires historiques sur plusieurs historiens de France, p. LXXXV.)
Après les travaux des Valois, des du Cange, des Mabillon et des autres savants qui s’élevèrent en foule dans la dernière moitié du dix-septième siècle, le crédit d’un historien qui regardait comme un soin superflu la précaution de citer les textes[38], dut sensiblement décroître. La science avait fait des progrès, et avec elle le goût du vrai et du solide. La franchise des maximes de Mézeray ne fut plus une excuse pour la frivolité de ses narrations ; on commençait à exiger d’un historien autre chose que de la probité et du courage. Mézeray conserva sa réputation d’honnête homme aux yeux de ceux qui avaient résisté aux séductions du grand règne ; mais, auprès de quiconque s’était éclairé par les recherches nouvelles, il perdit sa réputation d’historien.
[38] Voyez la préface de la grande Histoire de France, de Mézeray.
En l’année 1713, le P. Gabriel Daniel, jésuite, fit paraître une nouvelle Histoire de France, précédée de deux dissertations sur les premiers temps de cette histoire[39], et d’une préface sur la manière de la traiter. Daniel prononça d’un seul mot la condamnation de son prédécesseur : « Mézeray, dit-il, ignoroit ou négligeoit les sources. » Pour lui, sa prétention fut d’écrire d’après elles, de suivre les témoignages et de revêtir la couleur des historiens originaux. Le but principal de Daniel était l’exactitude historique, non pas cette exactitude vulgaire qui se borne à ne point déplacer les faits de leur vrai temps ou de leur vrai lieu, mais cette exactitude d’un ordre plus élevé, par laquelle l’aspect et le langage de chaque époque sont scrupuleusement reproduits. Il est le premier en France qui ait fait de ce talent de peindre la principale qualité de l’historien, et qui ait soupçonné les erreurs sans nombre où entraîne l’usage irréfléchi de la phraséologie des temps modernes[40].
[39] Dissertations sur les rois de France avant Clovis, et sur le mode de succession des trois races.
[40] Il se moque des auteurs qui, comme Varillas, donnent à Louis IX le titre de Majesté, lequel ne fut de mode que sous Louis XII ; qui parlent de colonels avant François Ier et de régiments avant Charles IX ; qui attribuent des armoiries aux rois de la première et de la seconde race.
Les convenances historiques étaient aux yeux de Daniel les seules qu’il dût rigoureusement observer. Aucune convenance sociale ne lui semblait digne de l’emporter sur elles. On peut voir la réponse dédaigneuse qu’il fit à une accusation de lèse-majesté, intentée contre lui dans un journal du temps, pour avoir, disait-on, retranché quatre rois à la première race, et soixante-neuf ans d’antiquité à la monarchie française[41]. Sans s’inquiéter s’il déplairait, et aussi sans affecter de déplaire, Daniel prouva que la royauté s’était transmise par élection durant un long espace de temps ; il attaqua les fausses généalogies qu’on avait forgées en faveur du chef de la troisième race[42]. Mais cet écrivain, qui avait assez de science pour éclaircir quelques points de notre histoire, n’en avait pas assez pour l’embrasser tout entière. Sa fermeté d’esprit ne se soutint pas ; elle s’affaiblit de plus en plus à mesure qu’il s’éloignait des époques anciennes, les seules sur lesquelles il eût véritablement travaillé. En présence de ce qu’il savait nettement, il était inaccessible aux influences de son siècle et de son état ; mais quand il vint à traiter les temps modernes, qu’il n’avait point étudiés avec le même intérêt scientifique, il se laissa surprendre par l’esprit de son ordre et les mœurs de son époque. Il prit parti dans ses narrations, et s’y montra intolérant et servile. Son premier succès avait révélé dans ses lecteurs la naissance de ce qu’on pourrait appeler le vrai sentiment de l’histoire ; sa chute, au bout d’un quart de siècle, prouva que la moralité du public l’emportait sur son goût pour la science.
[41] Voyez deux dissertations de l’abbé de Camps, dans le Mercure, juin et novembre 1720. (Biblioth. histor. du P. Le Long, art. 15913, 26895 et 26897.)
[42] Suivant ces fausses généalogies, la seconde race descendrait de la première par saint Arnulf, évêque de Metz, prétendu arrière-petit-fils de Clotaire Ier, et la troisième serait issue de la seconde par Childebrand, frère de Charles Martel.
Le P. Daniel a le premier enseigné la vraie méthode de l’histoire de France, bien qu’il ait manqué de force et de talent pour la mettre en pratique ; c’est une gloire qui lui appartient, et que néanmoins peu de personnes lui accordent. Entre ceux qui ont écrit après lui, bien peu se sont efforcés, je ne dis pas seulement d’acquérir une science égale à la sienne, mais même de profiter de l’exemple et des leçons que présente son livre. L’abbé Velly, qui a transcrit au sérieux quelques traits ironiquement cavaliers de la préface, les mots de nouveau Pâris, nouvelle Hélène, appliqués à Childéric et à Basine, commet des fautes que cette même préface avait signalées expressément. Par exemple, il conduit Clovis en Allemagne et en Bourgogne, et fait de Paris, au temps de Clodion, la capitale de l’empire français. La première qualité de l’historien, ce n’est pas la fidélité à tel ou tel principe moral, à telle ou telle opinion politique, c’est la fidélité à l’histoire elle-même. Or, si l’on peut refuser au P. Daniel l’âme et la dignité d’un citoyen, il faut reconnaître en lui le goût et le sentiment du vrai en matière de récit. Il faut surtout exiger qu’à son exemple on bannisse les anachronismes de mœurs, et cette couleur de convention dont chaque auteur revêt ses récits au gré des habitudes contemporaines.