[32] Einhardi Vita Karoli Mag. Imp., cap. XXIX, apud Monumenta Germaniæ Historica, ed. H. Pertz, 1828, t. II, p. 458. Les noms des mois, que, selon la remarque de M. Guizot, on trouve en usage chez différents peuples germains avant le temps de Charlemagne, signifient : mois d’hiver, mois des cornes à boire (des festins), mois du printemps, mois de Pâques, mois d’amour, mois brillant, mois des foins, mois des moissons, mois des vents, mois des vendanges, mois d’automne, mois saint (à cause de la naissance du Sauveur).

[33] Vita Ludovici Pii Imp., apud Script. rer. gallic. et francic., t. VI, p. 125. Au lieu de huz ou usz, comme orthographiaient les Franks, les Allemands écrivent aujourd’hui aus.

Louis le Débonnaire n’est pas le dernier de nos rois qui ait parlé un langage entièrement étranger au nôtre. Dans la seconde moitié du neuvième siècle, la langue de la cour de France, sinon celle du pays, était purement tudesque. Enfin, une des singularités de ce temps, c’est qu’alors parler français signifiait parler la langue qu’aujourd’hui l’on parle en Allemagne, et que, pour désigner l’idiome dont notre langue actuelle est née, il fallait dire parler roman[34]. Mais vainement chercherait-on quelques traces de ces révolutions dans le récit de l’abbé Velly. Pour lui, depuis le cinquième siècle jusqu’au dix-huitième, ce sont toujours des Français, aimant la gloire et le plaisir, toujours des rois d’une piété éclairée et d’une bravoure chevaleresque. Il décrit les institutions politiques de la première et de la seconde race avec la langue du droit romain ou celle du droit féodal, et jamais il ne s’avise du moindre doute là-dessus. Il n’est pas vaincu par la difficulté ; il ne la soupçonne point, et marche d’un pas toujours ferme, à l’aide d’auteurs de seconde main et du tableau de la monarchie française présenté par l’Almanach royal.

[34] Voyez la traduction des Évangiles par le moine Otfrid, faite, selon lui, in Frenkisga zungun (Schilteri Thesaurus antiquitatum teutonicarum, 1727, t. I, p. 26 et 28), et les serments de Louis le Germanique et de Charles le Chauve, rapportés ci-après, Lettre [XI].

Un esprit capable de sentir la dignité de l’histoire de France ne l’eût pas défigurée de cette manière. Il eût peint nos aïeux tels qu’ils furent et non tels que nous sommes ; il eût présenté, sur ce vaste sol que nous foulons, toutes les races d’hommes qui s’y sont mêlées pour produire un jour la nôtre ; il eût signalé la diversité primitive de leurs mœurs et de leurs idées ; il l’eût suivie dans ses dégradations, et il en eût montré des vestiges au sein de l’uniformité moderne. Il eût empreint ses récits de la couleur particulière de chaque population et de chaque époque ; il eût été Frank en parlant des Franks, Romain en parlant des Romains[35] ; il eût campé en idée avec les conquérants au milieu des villes ruinées et des campagnes livrées au pillage ; il eût assisté au tirage des lots d’argent, de meubles, de vêtements, de terres, qui avait lieu partout où se portait le flot de l’invasion ; il eût vu les premières amitiés entre les vainqueurs et les vaincus se former au milieu de la licence de la vie barbare et de la ruine de tout frein social, par une émulation de rapine et de désordre ; il eût décrit la décadence graduelle de l’ancienne civilisation, l’oubli croissant des traditions légales, la perte des lumières, l’oppression des pauvres et des faibles, sans distinction de races, par les riches et les puissants. Ensuite, quand l’histoire aurait pris d’autres formes, il en aurait changé comme elle, dédaignant le parti commode d’arranger le passé comme le présent s’arrange, et de présenter les mêmes figures et les mêmes mœurs quatorze fois dans quatorze siècles.

[35] C’est le nom par lequel les conquérants de l’empire romain désignaient les habitants de leur province respective. Les Franks s’en servaient en Gaule, les Goths en Espagne, les Vandales en Afrique. On lui donnait pour corrélatif le nom de Barbares, qui, employé à désigner les vainqueurs et les maîtres du pays, perdait toute acception défavorable. Les lois de Theodorik, roi des Ostrogoths, portent qu’elles sont faites également pour les Barbares et les Romains. Dans l’histoire de Grégoire de Tours, lib. IV, des moines s’adressent ainsi à une troupe de Franks qui voulaient piller un couvent : « N’entrez pas, n’entrez pas ici, Barbares, car c’est le monastère du bienheureux Martin. »

LETTRE IV
Sur les Histoires de France de Mézeray, Daniel et Anquetil.

J’ai passé un peu brusquement de la critique des bases mêmes de notre histoire à des remarques particulières sur l’un de nos historiens modernes. Jetées comme en passant et sous une forme peut-être trop polémique, ces observations ont besoin d’être confirmées par un jugement plus calme. Je me propose en outre de les éclaircir par la comparaison de l’ouvrage qui en a fourni le sujet avec ceux du même genre que le public a également bien accueillis, et dont la réputation dure encore. Vous voyez que je veux parler des Histoires de Mézeray, de Daniel et d’Anquetil.

Quand Mézeray publia son Histoire, c’est-à-dire entre les années 1643 et 1650, il y avait dans le public français peu de science, mais une certaine force morale, résultat des guerres civiles qui remplirent la dernière moitié du seizième siècle et les premières années du dix-septième. Ce public, élevé dans des situations graves, ne pouvait plus se contenter de la lecture des Grandes Chroniques de France abrégées par maître Nicole Gilles, ou de pareilles compilations, demi-historiques, demi-romanesques[36] : il lui fallait, non plus de saints miracles ou des aventures chevaleresques, mais des événements nationaux, et la peinture de cette antique et fatale discorde de la puissance et du bon droit. Mézeray voulut répondre à ce nouveau besoin : il fit de l’histoire une tribune pour plaider la cause du parti politique, toujours le meilleur et le plus malheureux. Il entreprit, comme il le dit lui-même, de faire souvenir aux hommes des droits anciens et naturels contre lesquels il n’y a point de prescription… Il se piqua d’aimer les vérités qui déplaisent aux grands, et d’avoir la force de les dire : il ne visa point à la profondeur ni même à l’exactitude historique ; son siècle n’exigeait pas de lui ces qualités dont il était mauvais juge. Aussi notre historien confesse-t-il naïvement que l’étude des sources lui aurait donné trop de fatigue pour peu de gloire[37]. Le goût du public fut sa seule règle, et il ne chercha point à dépasser la portée commune des esprits pour lesquels il travaillait. Plutôt moraliste qu’historien, il parsema de réflexions énergiques des récits légers et souvent faux. La masse du public, malgré la cour qui le détestait, malgré le ministre Colbert qui lui ôta sa pension, fit à Mézeray une renommée qui n’a point encore péri.

[36] Voyez la [lettre suivante].