[27] « … Nam noveris, si in transmarinis partibus aliquem cognovissem utiliorem te, expetissem utique cohabitationem ejus. » (Greg. Turon. Hist. Franc., apud Script. rer. gallic. et francic., t. II, cap. XII, p. 168.)

Voyons maintenant comment l’historien moderne a conservé, ainsi qu’il le devait, cet accent de naïveté grossière, indice de l’état de barbarie. « … Le prince légitime se remit en possession du trône, d’où ses galanteries l’avoient précipité. Cet événement merveilleux est suivi d’un autre aussi remarquable par sa singularité. La reine de Thuringe, comme une autre Hélène, quitte le roi son mari pour suivre ce nouveau Pâris. Si je connoissois, lui dit-elle, un plus grand héros, ou un plus galant homme que vous, j’irois le chercher jusqu’aux extrémités de la terre. Basine étoit belle ; elle avoit de l’esprit : Childéric, trop sensible à ce double avantage de la nature, l’épousa au grand scandale des gens de bien, qui réclamèrent en vain les droits sacrés de l’hyménée, et les loix inviolables de l’amitié[28]. »

[28] Velly, Histoire de France, t. I, p. 11.

Cette simple comparaison peut donner la mesure de l’intelligence historique du célèbre abbé Velly. Son continuateur Villaret, parlant de lui dans une préface, dit qu’il a su rendre fort agréable le chaos de nos premières dynasties. Villaret a raison : l’abbé Velly est surtout agréable. On peut l’appeler historien plaisant, galant, de bon ton ; mais lui donner de nos jours le titre d’historien national, cela est tout à fait impossible. Son plus grand soin est d’effacer partout la couleur populaire pour y substituer l’air de cour, et d’étendre avec art le vernis des grâces modernes sur la rudesse du vieux temps. S’agit-il d’exprimer la distinction que la conquête des Barbares établissait entre eux et les vaincus, distinction grave et triste par laquelle la vie d’un indigène n’était estimée, d’après le taux des amendes, qu’à la moitié du prix mis à celle de l’étranger[29], ce sont de pures préférences de cour ; les faveurs de nos rois s’adressent surtout aux vainqueurs. S’agit-il de présenter le tableau de ces grandes assemblées où tous les hommes de race germanique se rendaient en armes, où chacun était consulté depuis le premier jusqu’au dernier, l’abbé Velly nous parle d’une espèce de parlement ambulatoire et des cours plénières, qui étaient (après la chasse) une partie des amusements de nos rois. « Nos rois, ajoute l’aimable abbé, ne se trouvèrent bientôt plus en état de donner ces superbes fêtes… On peut dire que le règne des Carlovingiens fut celui des cours plénières… Il y eut cependant toujours des fêtes à la cour ; mais avec plus de galanteries, plus de politesse, plus de goût, on n’y retrouva ni cette grandeur, ni cette richesse, ni cette majesté[30]… »

[29] Si quis ingenuus Franco aut barbarum, aut hominem qui Salica lege vivit, occiderit, VIIIM den., qui faciunt sol. CC, culpabilis judicetur… Si quis Romanus homo possessor, id est, qui res in pago ubi remanet proprias possidet, occisus fuerit, is qui eum occidisse convincitur, IIIIM den., qui faciunt sol. C, culp. jud. (Lex Salica, tit. XLIV, apud Script. rer. gallic. et francic., t. IV, p. 147 et 148.) — D’après la nouvelle évaluation donnée par M. Guérard, dans son Mémoire sur le système monétaire des Franks sous les deux premières races (Revue de la numismatique française, numéros de novembre et de décembre 1837), le sol d’or, dont la valeur réelle était de 9 fr. 28 cent., équivalait à 99 fr. 33 cent. de notre monnaie actuelle. A tous les degrés de condition sociale, l’homme de race barbare était toujours estimé au double du Gaulois. Le meurtre d’un Frank au service du roi coûtait 600 sols d’or (valeur intrinsèque : 3,768 fr., valeur relative : 59,718 fr. d’amende) ; celui d’un Gaulois dans la même position, 300 (valeur intrinsèque : 1,884 fr., valeur relative : 29,859 fr.) ; celui d’un Gaulois, tributaire ou fermier, se payait 45 sols (valeur intrinsèque : 417 fr. 60 cent., valeur relative : 4,478 fr. 85 cent.), amende égale à celle que la loi des Franks exigeait pour le vol d’un taureau.

[30] Velly, Histoire de France, t. I, p. 206 et 207, passim.

De bonne foi, est-il possible d’entasser plus d’extravagances ? Ne croirait-on pas lire une page du roman de Cyrus, ou quelqu’un de ces contes de rois et de reines dont on amuse les petits enfants ? Et quelle histoire est ainsi déguisée sous des formes faussement frivoles ? C’est celle des plus fougueux ennemis qu’ait eus la domination romaine, de ceux qui, dans leurs invasions multipliées, mêlaient à l’ardeur du pillage une sorte de haine fanatique ; qui, jusque dans les préambules de leurs lois, plaçaient des chants de triomphe pour eux et des injures pour les vaincus ; qui, lorsque leur roi hésitait à se mettre en marche pour une expédition qu’ils avaient résolue, le menaçaient de le déposer, l’injuriaient et le maltraitaient[31]. Voilà le peuple que Velly nous travestit en seigneurs français, en cour aussi galante que loyale.

[31] … Super eum inruunt, et scindentes tentorium ejus, ipsum quoque conviciis exasperantes, ac vi detrahentes, interficere voluerunt, si cum illis abire differret. (Greg. Turon. Hist. Franc., lib. IV, cap. XIV, apud Script. rer. gallic. et francic., t. II, p. 210.)

A ces gracieusetés qui sont le propre de l’abbé Velly viennent se joindre toutes les bévues d’ignorance qui se sont propagées dans notre histoire depuis du Haillan jusqu’à Mézeray, et depuis Mézeray jusqu’à ce jour ; des discussions sérieuses sur les apanages des enfants de France, l’état des princesses filles et la garde-noble des reines au sixième siècle, sur les fiefs des Saliens et sur la manière dont Clovis remplissait les siéges épiscopaux qui venaient à vaquer en régale ; morceau précieux en ce qu’il prouve que l’historien connaissait à fond le style des arrêts et le vocabulaire de la grand’chambre. Si j’avais pu connaître et rencontrer l’abbé Velly, je lui aurais conseillé, aussi respectueusement que possible, d’échanger toutes ces belles connaissances contre l’intelligence d’une douzaine de mots germaniques. « Mais, m’aurait vivement répliqué quelque dame spirituelle du temps, est-ce que, pour écrire notre histoire, il ne suffit pas de savoir notre langue ? »

Sans doute, notre langue suffit pleinement pour écrire notre histoire d’aujourd’hui, mais non pour écrire avec intelligence notre histoire d’autrefois. Si l’on remonte jusqu’au règne de saint Louis, il faut connaître la langue de saint Louis, qui n’était pas tout à fait la nôtre ; si l’on remonte jusqu’au temps de Charlemagne, il faut connaître la langue de Charlemagne et de ses fils. Or, quelle était cette langue ? Voici ce que répondent les auteurs contemporains : « Il donna des noms aux mois dans son propre idiome ; car jusqu’à son temps les Franks les avaient désignés par des mots en partie latins, en partie barbares. Pareillement il inventa pour chacun des douze vents une dénomination particulière, tandis qu’auparavant on n’en distinguait pas plus de quatre. Les mois eurent les noms suivants : Janvier wintarmanoth, février hornung, mars lentzinmanoth, avril ostarmanoth, mai winnemanoth, juin brachmanoth, juillet henimanoth, août aranmanoth, septembre wintumanoth, octobre windumemanoth, novembre herbistmanoth, décembre heilagmanoth. Quant aux vents, il nomma celui d’est ostroniwint, celui du sud sundroni, celui du sud-est sundostroni[32], etc. » — « L’empereur (Louis le Débonnaire) sentant sa fin approcher, demanda qu’on le bénît, et qu’on fît sur lui toutes les cérémonies ordonnées pour le moment où l’âme sort du corps. Tandis que les évêques s’acquittaient de ce devoir, ainsi que plusieurs me l’ont rapporté, l’empereur ayant tourné la tête du côté gauche comme par un mouvement de colère, dit par deux fois avec autant de force qu’il le put : Huz ! huz ! ce qui signifie dehors ! dehors ! d’où il est clair qu’il avait aperçu l’esprit malin[33]… »