[22] … Provinciales Francos habent odio inexorabili. (Matth. Paris, Historia Angliæ. Londini, 1640, t. II, p. 654.) — Raynouard, Choix des Poésies des troubadours, t. V, p. 277. — Gaufridi, Histoire de Provence, t. I, p. 140.

Si l’on veut que les habitants de la France entière, et non pas seulement ceux de l’Ile-de-France, retrouvent dans le passé leur histoire domestique, il faut que nos annales perdent leur unité factice et qu’elles embrassent dans leur variété les souvenirs de toutes les provinces de ce vaste pays, réuni seulement depuis deux siècles en un tout compacte et homogène. Bien avant la conquête germanique, plusieurs populations de races différentes habitaient le territoire des Gaules. Les Romains, quand ils l’envahirent, y trouvèrent trois peuples et trois langues[23]. Quels étaient ces peuples, et dans quelle relation d’origine et de parenté se trouvaient-ils à l’égard des habitants des autres contrées de l’Europe ? Y avait-il une race indigène, et dans quel ordre les autres races, émigrées d’ailleurs, étaient-elles venues se presser contre la première ? Quel a été, dans la succession des temps, le mouvement de dégradation des différences primitives de mœurs, de caractère et de langage ? En retrouve-t-on quelques vestiges dans les habitudes locales qui distinguent nos provinces, malgré la teinte d’uniformité répandue par la civilisation ? Les dialectes et les patois provinciaux, par les divers accidents de leur vocabulaire et de leur prononciation, ne semblent-ils pas révéler une antique diversité d’idiomes ? Enfin, cette inaptitude à prendre l’accent français, si opiniâtre chez nos compatriotes du midi, ne pourrait-elle pas servir à marquer la limite commune de deux races d’hommes anciennement distinctes ? Voilà des questions dont la portée est immense, et qui, introduites dans notre histoire à ses diverses périodes, en changeraient complétement l’aspect[24].

[23] Voyez, dans les Commentaires de César, la distinction qu’il établit entre les Belges, les Celtes et les Aquitains.

[24] Je ne sais si l’amitié m’abuse, mais je crois que la plupart de ces questions ont été résolues par mon frère Amédée Thierry, dans son Histoire des Gaulois.

LETTRE III
Sur l’Histoire de France de Velly.

Vous avez prononcé le nom de l’abbé Velly, célèbre dans le siècle dernier, comme le restaurateur de l’histoire de France, et dont l’ouvrage est loin d’avoir perdu son ancienne popularité. Je vous avoue qu’à l’idée de cette popularité, j’ai peine à me défendre d’une sorte de colère, et pourtant je devrais me calmer là-dessus ; car, faute de bons livres, le public est bien obligé de se contenter des mauvais. Dans son temps, c’est-à-dire en l’année 1755, l’abbé Velly crut de bonne foi travailler à une histoire nationale, raconter non-seulement la vie des rois, mais celle de toutes les classes du peuple, et présenter sous leur véritable jour l’état politique et social, les mœurs et les idées de chaque siècle. Il est curieux de vérifier la manière dont ce louable projet se trouva réalisé, à la grande satisfaction de tous les gens de goût, tant en France qu’à l’étranger ; car l’ouvrage de Velly fut traduit ou du moins abrégé en plusieurs langues, et il n’était bruit dans les journaux que de sa nouvelle manière d’écrire l’histoire.

J’ouvre le premier volume et je tombe sur un fait peu important en lui-même, mais empreint, dans les écrits originaux, d’une forte couleur locale, la déposition de Childéric ou Hilderik Ier. « Hilderik, dit Grégoire de Tours, régnant sur la nation des Franks, et se livrant à une extrême dissolution, se prit à abuser de leurs filles ; et eux, indignés de cela, le destituèrent de la royauté. Informé, en outre, qu’ils voulaient le mettre à mort, il partit et s’en alla en Thuringe[25]… » Ce récit est d’un écrivain qui vivait un siècle après l’événement. Voici maintenant les paroles de l’abbé Velly, qui se vante, dans sa préface, de puiser aux sources anciennes et de peindre exactement les mœurs, les usages et les coutumes : « Childéric fut un prince à grandes aventures… C’étoit l’homme le mieux fait de son royaume : il avoit de l’esprit, du courage ; mais né avec un cœur tendre, il s’abandonnoit trop à l’amour : ce fut la cause de sa perte. Les seigneurs françois, aussi sensibles à l’outrage que leurs femmes l’avoient été aux charmes de ce prince, se liguèrent pour le détrôner. Contraint de céder à leur fureur, il se retira en Allemagne[26]… »

[25] Childericus vero quum esset nimia in luxuria dissolutus, et regnaret super Francorum gentem, cœpit filias eorum stuprose detrahere. (Gregorii Turonensis Hist. Franc., lib. II, cap. XII, apud Script. rer. gallic. et francic., t. II, p. 168.)

[26] Velly, Histoire de France, Paris, 1770, in-4o, t. I, p. 10.

Je passe sur le séjour de huit ans que, selon l’heureuse expression de notre auteur, Childéric fit en Allemagne ; et, suivant encore Grégoire de Tours, j’arrive à son rappel par les Franks et à son mariage avec Basine, femme du roi des Thuringiens : « Revenu de Thuringe, il fut remis en possession de la royauté ; et pendant qu’il régnait, cette Basine dont nous avons parlé ci-dessus, ayant quitté son mari, vint trouver Hilderik. Celui-ci lui demandant avec curiosité pourquoi elle était venue vers lui d’un pays si éloigné, on rapporte qu’elle répondit : « J’ai reconnu tes mérites et ton grand courage, et c’est pour cela que je suis venue, afin d’habiter avec toi, car il faut que tu saches que si, dans les pays d’outre-mer, j’avais connu quelqu’un plus capable et plus brave que toi, j’aurais été de même le chercher et cohabiter avec lui[27]. » Le roi, tout joyeux, s’unit à elle en mariage. »