Le grand précepte qu’il faut donner aux historiens, c’est de distinguer au lieu de confondre ; car, à moins d’être varié, l’on n’est point vrai. Malheureusement les esprits médiocres ont le goût de l’uniformité ; l’uniformité est si commode ! Si elle fausse tout, du moins elle tranche tout, et avec elle aucun chemin n’est rude. De là vient que nos annalistes visent à l’unité historique ; il leur en faut une à tout prix ; ils s’attachent à un seul nom de peuple ; ils le suivent à travers les temps, et voilà pour eux le fil d’Ariane. Francia, ce mot, dans les cartes géographiques de l’Europe, au quatrième siècle, est inscrit au nord des embouchures du Rhin[20], et l’on s’autorise de cela pour placer en premier lieu tous les Français au delà du Rhin. Cette France d’outre-Rhin se remue, elle avance ; on marche avec elle. En 460, elle parvient au bord de la Somme ; en 493, elle touche à la Seine ; en 507, le chef de cette France germanique pénètre dans la Gaule méridionale jusqu’au pied des Pyrénées, non pour y fixer sa nation, mais pour enlever beaucoup de butin et installer quelques évêques. Après cette expédition, l’on a soin d’appliquer le nom de France à toute l’étendue de la Gaule, et ainsi se trouvent construites d’un seul coup la France actuelle et la monarchie française. Établie sur cette base, notre histoire se continue avec une simplicité parfaite par un catalogue biographique de rois ingénieusement numérotés, lorsqu’ils portent des noms semblables.
[20] Voyez l’ancien itinéraire désigné vulgairement sous le nom de Table de Peutinger.
Croiriez-vous qu’une si belle unité n’ait point paru assez complète ? Les Franks étaient un peuple mixte ; c’était une confédération d’hommes parlant tous à peu près la même langue, mais ayant des mœurs, des lois, des chefs à part. Nos historiens s’épouvantent à la vue de cette faible variété ; ils la nomment barbare et indéchiffrable. Tant qu’elle est devant eux, ils n’osent entrer en matière ; ils tournent autour des faits et ne se hasardent à les aborder franchement qu’à l’instant où un seul chef parvient à détruire ou à supplanter les autres. Mais ce n’est pas tout : l’unité d’empire semble encore vague et douteuse ; il faut l’unité absolue, la monarchie administrative ; et quand on ne la rencontre pas (ce qui est fort commun), on la suppose ; car en elle se trouve le dernier degré de la commodité historique. Ainsi, par une fausse assimilation des conquêtes des rois franks au gouvernement des rois de France, dès qu’on rencontre la même limite géographique, on croit voir la même existence nationale et la même forme de régime. Et cependant, entre l’époque de la fameuse cession de la Provence, confirmée par Justinien, et celle où les galères de Marseille arborèrent pour la première fois le pavillon aux trois fleurs de lis et prirent le nom de galères du roi, que de révolutions territoriales entre la Meuse et les deux mers ! Combien de fois la conquête n’a-t-elle pas rétrogradé du sud au nord et de l’ouest à l’est ! Combien de dominations locales se sont élevées et ont grandi, pour retomber ensuite dans le néant !
Ce serait une grave erreur de croire que tout le secret de ce grand mouvement fût dans les simples variations du système social et de la politique intérieure, et que, pour le bien décrire, il suffit d’avoir des notions justes sur les éléments constitutifs de la société civile et de l’administration des États. Dans la même enceinte territoriale, où une seule société vit aujourd’hui, s’agitaient, durant les siècles du moyen âge, plusieurs sociétés rivales ou ennemies l’une de l’autre. De tout autres lois que celles de nos révolutions modernes ont régi les révolutions qui changèrent l’état de la Gaule, du sixième au quinzième siècle. Durant cette longue période où la division par provinces fut une séparation politique plus ou moins complète, il s’est agi pour le territoire, qu’aujourd’hui nous appelons français, de ce dont il s’agit pour l’Europe entière, d’équilibre et de conquêtes, de guerre et de diplomatie. L’administration intérieure du royaume de France proprement dit n’est qu’un coin de ce vaste tableau.
Ces accessions territoriales, ces réunions à la couronne, comme on les appelle ordinairement, qui, depuis le douzième siècle jusqu’au seizième, sont les grands événements de notre histoire, il faut leur rendre leur véritable caractère, celui de conquête plus ou moins violente, plus ou moins habile, plus ou moins masquée par des raisons diplomatiques. Il ne faut pas que l’idée d’un droit universel préexistant, puisée dans des époques postérieures, leur donne un faux air de légalité ; on ne doit pas laisser croire que les habitants des provinces de l’ouest et du sud, comme Français de vieille date, soupiraient au douzième siècle après le gouvernement du roi de France, ou simplement reconnaissaient dans leurs gouvernements seigneuriaux la tache de l’usurpation. Ces gouvernements étaient nationaux pour eux ; et tout étranger qui s’avançait pour les renverser leur faisait violence à eux-mêmes ; quel que fût son titre et le prétexte de son entreprise, il se constituait leur ennemi.
Le temps a d’abord adouci, puis effacé les traces de cette hostilité primitive ; mais il faut la saisir au moment où elle existe, sous peine d’anéantir tout ce qu’il y a de vivant et de pittoresque dans l’histoire. Il faut que les bourgeois de Rouen, après la conquête, ou, si l’on veut, la confiscation de la Normandie par Philippe-Auguste, témoignent pour le roi de France cette haine implacable dont se plaignent les auteurs du temps[21], et que les Provençaux du treizième siècle soient joyeux de la captivité de saint Louis et de son frère, le duc d’Anjou ; car c’est un fait qu’à cette nouvelle, si accablante pour les vieux sujets du royaume, les Marseillais chantaient des Te Deum et remerciaient Dieu de les avoir délivrés du gouvernement des Sires. Ils employaient comme un terme de dérision contre les princes français ce mot étranger à leur langue[22].
Rotomagensis item communia, corde superbo,
Immortale gerens odium cum principe nostro…
(Guillelmi Britonis-Armorici, Philippidos, lib. VIII, apud Script. rer. gallic. et francic., t. XVII, p. 213.)