(Sidon. Apollinar. Carm. ad Catulinum, apud Script. rer. gallic. et francic., t. I, p. 811.)

La loi des Burgondes, impartiale entre les vainqueurs et les vaincus, interdisait aux premiers l’abus de la force. Elle offrait même à cet égard des précautions qu’on pourrait appeler délicates. Par exemple, elle défendait aux Barbares de s’immiscer, sous aucun prétexte, dans les procès entre Romains[78]. L’un de ces articles mérite d’être cité textuellement : « Quiconque aura dénié le couvert et le feu à un étranger en voyage sera puni d’une amende de trois sous… Si le voyageur vient à la maison d’un Burgonde et y demande l’hospitalité, et que celui-ci indique la maison d’un Romain, et que cela puisse être prouvé, il payera trois sous d’amende, et trois sous pour dédommagement à celui dont il aura montré la maison[79]. »

[78] Lex Burgundionum, tit. LV, apud Script. rer. gallic. et francic., t. IV, p. 272.

[79] Lex Burgundionum, tit. XXXVIII, p. 266.

Avant l’époque où se développa chez eux l’intolérance du fanatisme arien, les Visigoths, maîtres de tout le pays situé entre le Rhône, la Loire et les deux mers, joignaient un égal esprit de justice à plus d’intelligence et de goût pour la civilisation. De longues promenades militaires à travers la Grèce et l’Italie avaient inspiré à leurs chefs l’ambition de surpasser, ou tout au moins de continuer, dans leurs établissements, l’administration romaine. Le successeur du fameux Alarik, Ataülf, qui transporta sa nation d’Italie dans la province narbonnaise, exprimait d’une manière naïve et forte ses sentiments à cet égard. « Je me souviens, dit un écrivain du cinquième siècle, d’avoir entendu à Bethléem le bienheureux Jérôme raconter qu’il avait vu un certain habitant de Narbonne, élevé à de hautes fonctions sous l’empereur Théodose, et d’ailleurs religieux, sage et grave, qui avait joui dans sa ville natale de la familiarité d’Ataülf. Il répétait souvent que le roi des Goths, homme de grand cœur et de grand esprit, avait coutume de dire que son ambition la plus ardente avait d’abord été d’anéantir le nom romain, et de faire de toute l’étendue des terres romaines un nouvel empire appelé Gothique : de sorte que, pour parler vulgairement, tout ce qui était Romanie devînt Gothie, et qu’Ataülf jouât le même rôle qu’autrefois César-Auguste ; mais qu’après s’être assuré par l’expérience que les Goths étaient incapables d’obéissance aux lois, à cause de leur barbarie indisciplinable, jugeant qu’il ne fallait point toucher aux lois sans lesquelles la république cesserait d’être république, il avait pris le parti de chercher la gloire en consacrant les forces des Goths à rétablir dans son intégrité, à augmenter même la puissance du nom romain, afin qu’au moins la postérité le regardât comme le restaurateur de l’empire qu’il ne pouvait transporter. Dans cette vue, il s’abstenait de la guerre et cherchait soigneusement la paix[80]… »

[80] Pauli Orosii Hist., lib. VII, apud Script. rer. gallic. et francic., t. I, p. 598.

Ces idées élevées de gouvernement par les lois, cet amour de la civilisation dont l’empire romain était alors l’unique modèle, furent conservés, mais avec plus d’indépendance, par les successeurs d’Ataülf. Leur cour de Toulouse, centre de la politique de tout l’Occident, intermédiaire entre la cour impériale et les royaumes germaniques, égalait en politesse et surpassait peut-être en dignité celle de Constantinople. C’étaient des Gaulois de distinction qui entouraient le roi des Visigoths, quand il ne marchait pas en guerre ; car alors les Germains reprenaient le dessus. Le roi Eurik avait pour conseiller et pour secrétaire l’un des rhéteurs les plus estimés dans ce temps, et se plaisait à voir les dépêches, écrites sous son nom, admirées jusqu’en Italie pour la pureté et les grâces du style[81]. Ce roi, l’avant-dernier de ceux de la même race qui régnèrent en Gaule, inspirait aux esprits les plus éclairés et les plus délicats une admiration véritable. Voici des vers confidentiels écrits par le plus grand poëte du cinquième siècle, Sidonius Apollinaris, exilé de l’Auvergne, son pays, par le roi des Visigoths, comme suspect de regretter l’empire, et qui était venu à Bordeaux solliciter la fin de son exil. Ce petit morceau, malgré sa tournure classique, rend d’une manière assez vive l’impression qu’avait faite sur l’exilé la vue des gens de toute race que l’intérêt de leur patrie respective rassemblait auprès du roi des Goths.

[81] Sepone pauxillulum conclamatissimas declamationes, quas oris regii vice conficis, quibus ipse rex inclytus… per promotæ limitem sortis, ut populos sub armis, sic frænat arma sub legibus. (Sidon. Apollinar. Epist. ad Leonem Eurici consiliarium et quæstor., apud Script. rer. gallic. et francic., t. I, p. 800.)

« J’ai presque vu deux fois la lune achever son cours et n’ai obtenu qu’une seule audience : le maître de ces lieux trouve peu de loisirs pour moi, car l’univers entier demande aussi réponse et l’attend avec soumission. Ici, nous voyons le Saxon aux yeux bleus, lui qu’aucune mer n’étonne, craindre le sol où il marche. Ici, le vieux Sicambre, tondu après une défaite, laisse croître de nouveau ses cheveux. Ici, se promène l’Hérule aux joues verdâtres, presque de la teinte de l’Océan, dont il habite les derniers golfes. Ici, le Burgonde, haut de sept pieds, fléchit le genou et implore la paix. Ici, l’Ostrogoth réclame le patronage qui fait sa force et à l’aide duquel il fait trembler les Huns, humble d’un côté, fier de l’autre. Ici, toi-même, ô Romain, tu viens prier pour ta vie ; et quand le Nord menace de quelques troubles, tu sollicites le bras d’Eurik contre les hordes de la Scythie ; tu demandes que la Garonne, maintenant belliqueuse et puissante, protége le Tibre affaibli[82]. »

[82] Sidon. Apollinar. Epist. ad Lampridium, apud Script. rer. gallic. et francic., t. I, p. 800.