[99] Lex Salica ex codice Biblioth. regiæ a Joh. Schiltreo edita, tit. XXXV, §§ 3 et 4, apud Script. rer. gallic. et francic., t. IV, p. 142. (278 fr. 40 c. et 139 fr. 20 c., valeur intrinsèque ; 2,985 fr. 90 c. et 1,492 fr. 95 c., valeur relative.)

« Si un Romain dépouille un Frank, il sera jugé coupable à soixante-deux sous. — Si un Frank dépouille un Romain, il sera jugé coupable à trente sous[100]. »

[100] Ibid., p. 188, tit. XV. (575 fr. 36 c. et 278 fr. 40 c., valeur intrinsèque ; 5,170 fr. 86 c., et 2,985 fr. 90 c., valeur relative.)

Voilà comment la loi salique répond à la question tant débattue de la différence originelle de condition entre les Franks et les Gaulois. Tout ce que fournissent à cet égard les documents législatifs, c’est que le wergheld, ou prix de l’homme, était, dans tous les cas, pour le Barbare, double de ce qu’il était pour le Romain. Le Romain libre et propriétaire était assimilé au lite, Germain de la dernière condition, cultivateur forcé des domaines de la classe guerrière, et probablement issu d’une race anciennement subjuguée par la race teutonique. Je doute que cette solution, bien qu’elle soit inattaquable, vous satisfasse pleinement, et vous paraisse contenir tout le secret de l’ordre social établi en Gaule par la conquête des Franks. Le texte des lois est une lettre morte ; et c’est la vie de l’époque, dans sa variété, avec ses nuances toujours rebelles aux classifications légales, qu’il est curieux et utile d’observer. Or, rien ne facilite mieux, sous ce rapport, l’intelligence du passé, que la recherche et la comparaison de ce que l’état actuel du monde peut offrir d’analogue ou d’approchant.

Rappelez-vous la Grèce sous l’empire des Turks, rassemblez dans votre esprit ce que vous avez lu ou entendu raconter des Raïas et des Phanariotes, de la masse du peuple grec et de cette minorité que les Turks anoblissaient en lui conférant des emplois : ou je me trompe fort, ou, après avoir contemplé ce tableau d’oppression brutale, de terreur universelle, d’efforts constants pour sortir, à tout prix et par toutes les voies, de la classe commune des vaincus, quelque chose de vivant et de réel vous apparaîtra sous les simples mots de Romain possesseur, Romain tributaire, Romain convive du roi. Vous comprendrez combien de formes diverses pouvait revêtir la servitude gallo-romaine sous la domination des Barbares. Il y a plus, malgré la distance des temps et les différences produites, d’un côté, par l’opposition de croyance, de l’autre, par la communauté du culte, non-seulement la condition des vaincus dans l’ancienne Gaule et dans la Grèce moderne, mais leur attitude morale, présentent de grandes analogies. On retrouve dans les récits de Grégoire de Tours non-seulement les souffrances journalières des pauvres Raïas, vexés, pillés, déportés à plaisir, mais l’astucieux esprit d’intrigue du noble indigène voué au service des conquérants, cette immoralité des Phanariotes, si effrénée qu’on la prendrait pour une sorte de désespoir.

« Aux approches du mois de septembre (584), il arriva au roi Hilperik une grande ambassade des Goths (chargée d’emmener sa fille Rigonthe, promise au roi Rekkared). De retour à Paris, le roi ordonna qu’on prît un grand nombre de familles dans les maisons qui appartenaient au fisc, et qu’on les mît dans des chariots. Beaucoup pleuraient et ne voulaient point s’en aller ; il les fit retenir en prison, afin de les contraindre plus facilement à partir avec sa fille. On rapporte que, dans l’amertume de cette douleur et de crainte d’être arrachés à leurs parents, plusieurs s’ôtèrent la vie au moyen d’un lacet. Le fils était séparé de son père et la mère de sa fille ; ils partaient en sanglotant et en prononçant de grandes malédictions : tant de personnes étaient en larmes dans Paris, que cela pouvait se comparer à la désolation de l’Égypte. Beaucoup de gens des meilleures familles, contraints à partir de force, firent leur testament, donnèrent leurs biens aux églises, et demandèrent qu’au moment où la fiancée entrerait en Espagne, on ouvrît ces testaments, comme si déjà eux-mêmes eussent été mis en terre[101]… »

[101] Greg. Turon. Hist. Franc., lib. VI, cap. XLV, apud Script. rer. gallic. et francic., t. II, p. 289.

« Le roi Gonthramn ayant obtenu, comme ses frères, une partie du royaume, destitua Agricola de la dignité de patrice, et la donna à Celsus, homme d’une grande taille, fort des épaules, robuste des bras, haut en paroles, prompt à répondre, habile dans la pratique des lois. Cet homme fut alors saisi d’une si grande avidité de s’enrichir, que souvent il enlevait les biens des églises pour les réunir à son domaine. On raconte qu’un jour, entendant lire, dans l’église, cette leçon du prophète Isaïe, dans laquelle il dit : Malheur à ceux qui joignent maison à maison, et ajoutent champ à champ jusqu’à ce que la terre leur manque ! il cria : C’est bien insolent de chanter ici, malheur à moi et à mes fils[102] !… »

[102] Greg. Turon. Hist. Franc., lib. IV, cap. XXIV, apud ibid., t. II, p. 214.

« Eonius, qui avait le surnom de Mummolus, reçut le patriciat du roi Gonthramn ; je crois qu’il sera bon de dire ici quelque chose sur l’origine de sa fortune. Il naquit dans la ville d’Auxerre, et son père était Péonius. Ce Péonius gouvernait la ville en qualité de comte. Voulant faire renouveler le brevet de son office, il envoya au roi son fils avec des présents[103]. Celui-ci donna l’argent en son propre nom, brigua le comté, et supplanta son père qu’il avait mission de servir. C’est de là que, s’élevant par degrés, il parvint à la plus haute des dignités[104]… »