[146] Heri-Zoghe signifie proprement conducteur d’armée, du mot Heer, armée, et du verbe ziehen, conduire. Grave, Graf, Gheref expriment, dans tous les dialectes germaniques, l’autorité d’un magistrat secondaire. Rakken-Burgh signifie gens importants ou notables : la communauté les choisissait pour faire l’office de juges et veiller à l’ordre public.

Et ce titre de roi, dont la signification actuelle est tellement fixe et absolue, on peut dire qu’il est, dans le sens que nous lui donnons, entièrement étranger à la langue comme aux mœurs des Franks et des anciens peuples germaniques. Roi, dans le dialecte usité par les conquérants du nord de la Gaule, se disait Koning, mot qui subsiste encore intact dans l’idiome des Pays-Bas. Il n’est pas sans importance historique de savoir ce que signifie proprement ce mot, s’il a plusieurs sens, et quelle en est l’étendue, non pas selon les dictionnaires actuels de la langue hollandaise, mais selon la force de l’ancien langage.

Outre quelques fragments de poésie nationale, il nous reste dans l’idiome franco-tudesque plusieurs versions et imitations des Écritures, où ce mot est souvent employé. En rapprochant dans ces traductions le mot Koning du mot que l’écrivain germanique a voulu lui faire rendre, nous pourrons facilement démêler quelles idées les Franks eux-mêmes attachaient au titre dont ils décoraient leurs chefs. D’abord, à l’un des chapitres de l’Évangile où il est question d’Hérode, que le texte latin appelle Rex Judœorum, les traducteurs le nomment Iudeono Koning ; puis dans d’autres endroits, au lieu du titre de Koning, ils lui donnent celui de Heri-Zoghe, chef d’armée. Ces deux qualifications sont accordées indifféremment à Hérode, que le latin nomme toujours Rex. De là peut se conclure la synonymie primitive des deux mots franks Koning et Heri-Zoghe, synonymie précieuse, puisque le second de ces mots a un sens d’une clarté incontestable. De plus, quand le texte vient à parler de ce centurion célèbre par la naïveté de sa foi, la version franke l’appelle de ce même titre de Koning qu’elle avait donné à Hérode[147]. Koning renferme donc plus de sens que n’en renferme le mot Rex.

[147] Voici le passage : Ein Koning gieiscot iz in war, c’est-à-dire, en latin, mot pour mot : Quidam centurio rescivit id certe. (Otfrid. Evangelium theodice.)

La pauvreté des débris de la littérature des Franks établis en Gaule n’offre pas de quoi multiplier beaucoup les exemples pris exactement dans le dialecte qui leur était propre ; mais le dialecte anglo-saxon, frère du leur, peut suppléer à ce défaut. Dans la langue saxonne, Kyning, le Koning des Franks, et Heretogh, le Herizog des Franks, sont aussi des mots synonymes. Kyning, qui s’orthographie Cyning, est le titre que le roi Alfred, dans ses écrits, donne à la fois à César comme dictateur, à Brutus comme général, à Antoine comme consul. C’est, chez lui, le titre commun de tout homme qui exerce, sous quelque forme que ce soit, une autorité supérieure[148]. Les mots latins Imperator, Dux, Consul, Præfectus, se rendent tous également par Cyning[149]. Si du saxon nous passons maintenant au dialecte danois, nous retrouvons, avec une légère variation d’orthographe, le même mot employé dans les mêmes sens. Un chef de pirates, en langue danoise, s’appelait du mot Konong et d’un autre mot qui signifie la mer, Sie-Konong ; le conducteur d’une troupe de guerriers s’appelait Her-Konong ; le chef d’une peuplade établie à demeure fixe s’appelait Fylkes-Konong[150]. Si nous remontons plus haut vers le nord, sur les côtes de la Baltique et dans l’Islande, la langue de ces contrées, plus brève que les autres dialectes teutoniques, nous offrira le mot de Kongr ou Kyngr, toujours employé dans le sens vague de Koning ou Konong. Aujourd’hui même, en langue suédoise, un commandant de pêche est appelé Not-Kong. Un Français traduisant ce mot littéralement le rendrait par ceux de roi des filets, et croirait qu’il y a là quelque peu d’emphase poétique ; cela se dit pourtant sans figure et doit être pris à la lettre. L’expression n’est poétique que dans notre langue, à cause du sens magnifique et absolu du mot roi, qui ne peut plus rendre celui de Kong.

[148] Il se sert quelquefois, pour désigner plus précisément la dignité consulaire, du mot composé Gear-Cyning, qui, traduit littéralement dans notre langue, voudrait dire roi pour l’année.

[149] Hickesii Thesaurus linguarum septentrionalium.

[150] J. Ihre Glossarium Suio-Gothicum. Upsaliæ, 1769.

Si l’on voulait porter dans le langage de l’histoire la rigueur des nomenclatures scientifiques, on pourrait dire que le mot Roi, mot spécial et défini pour avoir appartenu, au moment où s’est fixée notre langue, à une autorité souveraine et absolue, est incapable de rendre le sens indéfiniment large de l’ancien titre germanique. En effet, ce titre était susceptible d’extension et de restriction : on disait dans la langue des Saxons et probablement aussi dans celle des Franks : Ovir-Cyning, Under-Cyning, Half-Cyning ; ce qui voudrait dire Roi en chef, Sous-Roi, Demi-Roi, si une pareille gradation pouvait s’accommoder à la force actuelle du mot français. Mais de même qu’il n’y a qu’un soleil au monde, de même, selon notre langue, il n’y a qu’un roi dans l’État ; et son existence, unique de sa nature, ne connaît point de degrés.

Cette idée moderne de la royauté, source de tous les pouvoirs sociaux, placée dans une sphère à part, n’étant jamais déléguée, et se perpétuant sans le concours, même indirect, de la volonté publique, est une création lente du temps et des circonstances. Il a fallu que le moyen âge passât tout entier, pour qu’elle naquît de la fusion de mœurs hétérogènes, de la réunion de souverainetés distinctes, de la formation d’un grand peuple ayant des souvenirs communs, un même nom, une même patrie. Si l’on veut assigner une époque fixe à l’établissement de la monarchie française, ce qui est fort difficile et peu nécessaire, car les classifications factices faussent l’histoire plutôt qu’elles ne l’éclairent, il faut reporter cette époque, non en avant, mais en arrière de la grande féodalité. La royauté regardée comme un droit personnel et non comme une fonction publique, le roi propriétaire par-dessus tous les propriétaires, le roi tenant de Dieu seul, ces maximes fondamentales de notre ancienne monarchie dérivent toutes de l’ordre de choses qui modelait la condition de chaque homme sur celle de son domaine, et sanctionnait l’asservissement de tous les domaines, hors un seul. Une preuve que la royauté française, au quatorzième siècle, se croyait fille de ce système de hiérarchie territoriale, c’est que l’article de la succession aux biens ruraux, dans la vieille loi des Franks saliens, fut invoqué alors comme une autorité capable de vider les querelles de succession. De là vint le préjugé vulgaire que la loi salique avait exclu à perpétuité les femmes de l’exercice du pouvoir royal. La loi des Franks excluait, il est vrai, les femmes de la succession au domaine paternel[151] ; mais cette loi n’assimilait aucune magistrature à la propriété d’une terre, elle ne traitait en aucun article de la succession aux magistratures.