[420] … Dictitantes urbium custodiam penes esse eos debere, quorum maxime interesset. (Marlot, Hist. metropol. Remensis, éd. de 1666, t. II, p. 478.)

« Philippe, par la grâce de Dieu, roi des Français, à ses amés les échevins et citoyens de Reims, salut et amitié.

« Nous vous mandons et ordonnons strictement de rendre, sans contradiction ni retard, à notre amé et féal l’archevêque Aubry, les clefs des portes de la ville de Reims qu’il tient de nous, d’obéir à ses bans de la même manière qu’ils ont été observés au temps de ses prédécesseurs ; enfin de ne point recevoir dans la ville, sans sa permission, les personnes qu’il aura bannies, mais de vous conduire, envers l’archevêque votre seigneur, de telle sorte qu’il n’ait plus lieu de nous adresser des plaintes sur votre compte : car nous ne pouvons lui manquer et ne pas lui garantir la possession de ce qu’il tient de nous[421]. »

[421] Marlot, Hist. metropol. Remensis, éd. de 1666, t. II, p. 478.

L’année suivante, de nouvelles doléances furent adressées au roi par l’archevêque de Reims. Il se plaignait de ce que les bourgeois refusaient d’obéir à ses ordonnances, à moins qu’il ne les eût rendues d’après l’avis et le consentement des magistrats municipaux. Aubry de Humbert s’irrita de ce refus et des prétentions de la commune, qui, selon lui, faisaient autant de tort au roi qu’à lui-même, puisqu’elles tendaient à diminuer les priviléges d’un des grands fiefs de la couronne. Philippe-Auguste jugea dans le même sens et adressa aux bourgeois de Reims des injonctions plus impératives. « Nous vous ordonnons, leur disait-il, d’observer avec humilité les bans de l’archevêque ; que si vous les trouvez déraisonnables, remontrez-le-lui paisiblement, comme à votre seigneur, et requérez-le d’amender ce qui devra être amendé, ne vous mettant point en contradiction avec ses ordres ; mais l’avertissant et le requérant comme un seigneur, afin qu’il pourvoie comme il le doit au péril qui pourrait advenir ; que si, en ayant été requis, il refuse de le faire, et que vous nous adressiez, sur ce point, vos remontrances, nous ferons avec plaisir, à cet égard, tout ce qui est de notre devoir[422]. »

[422] Marlot, Hist. metropol. Remensis, éd. de 1666, t. II, p. 478.

Cette promesse vague d’une protection qui jusqu’alors ne s’était guère étendue que sur leurs adversaires ne pouvait décider les bourgeois de Reims à s’abandonner à la merci du pouvoir épiscopal. Ce qui se passait journellement entre eux et les agents de ce pouvoir était bien autrement grave que ne le ferait croire le style doucereux des dépêches officielles. Les archevêques de Reims possédaient, à l’extrémité septentrionale de la ville, une forteresse bâtie, à ce que l’on croit, par Henri de France. Ils y entretenaient une garnison nombreuse de chevaliers et d’archers. Du côté de la campagne, les fortifications consistaient en quelques tours élevées sur le fossé même de la ville et communiquant avec le dehors par un pont-levis ; mais le côté opposé présentait des défenses formidables. Les murailles étaient plus épaisses, les fossés plus larges et plus profonds, et les remparts, bien terrassés, étaient garnis de machines ; tout indiquait que cette citadelle avait pour destination, non de protéger la ville contre des attaques extérieures, mais de contenir et d’effrayer les habitants. On l’appelait le château de Porte-Mars, parce qu’un ancien arc de triomphe consacré au dieu Mars, et qui autrefois servait de porte à la ville, se trouvait enclos dans ces nouvelles constructions. Au pied des murs, dans la campagne, les archevêques avaient un hôtel orné de jardins : ils l’occupaient ordinairement, mais, à la moindre alarme, ils le quittaient pour se renfermer dans le fort.

C’était au château de Porte-Mars que se tenaient les plaids de la cour épiscopale. On tremblait d’être cité devant elle, car une fois entré dans la forteresse, personne n’était sûr d’en sortir. Abusant des dispositions de la charte de Guillaume de Champagne pour le cas de délit manifeste, les officiers de l’archevêque enlevaient au jugement des échevins la plupart des causes criminelles[423], et ils multipliaient ces causes en qualifiant de félonie la moindre plainte contre leurs sentences ou leurs excès d’autorité. Quiconque obéissait à leur mandat de comparution n’avait que deux alternatives : ou une amende exorbitante, ou un emprisonnement illimité. Si quelqu’un refusait de se rendre aux sommations de leurs sergents, ils fondaient sur la ville à la tête d’une troupe armée, parcouraient les rues, fouillaient les maisons, et, s’ils ne trouvaient pas le défaillant, s’emparaient du premier venu et le retenaient prisonnier jusqu’à ce qu’on leur remît en échange l’homme qu’ils demandaient. Le sort tombait ordinairement sur un bourgeois riche, ayant des parents considérables, qui, afin de le sauver, se faisaient persécuteurs de l’accusé pour lequel on le gardait comme otage. Acharnés contre ce malheureux, ils le cherchaient, le poursuivaient de retraite en retraite, l’enlevaient des bras de sa femme et de ses enfants et le livraient aux officiers de l’archevêque[424].

[423] Voyez plus haut, p. [331].

[424] Anquetil, Hist. de la ville de Reims, t. II, p. 22 et suiv.