Henri de France, pour rendre moins sensible aux bourgeois de Reims le coup d’État qui les avait frappés dans leurs franchises héréditaires, donna tous ses soins à la prospérité matérielle de la ville. Il établit une foire annuelle et assura par des postes armés la sécurité des routes ; mais il ne put habituer les esprits au régime de la seigneurie absolue, et, dès qu’il fut mort, les citoyens revendiquèrent comme un droit leur magistrature élective. Son successeur, Guillaume de Champagne, homme d’une conscience rigide et d’un caractère généreux, ne crut pas qu’il lui fût permis de conserver un surcroît de pouvoir qui était le fruit de la violence. Avant que les réclamations des Rémois eussent dégénéré en menaces, il leur rendit l’échevinage et il en fixa les droits par une charte dont le préambule est extrêmement remarquable :
« De même que les princes de la terre, en respectant les droits et la liberté de leurs sujets, peuvent acquérir l’amour de Dieu et du prochain, de même aussi, en violant ou altérant des priviléges obtenus depuis de longues années, ils peuvent encourir l’indignation du Très-Haut, perdre la faveur du peuple et charger leurs âmes d’un fardeau éternel. Nous donc, déterminé par ces motifs, et considérant la soumission et le dévouement que vous, nos chers fils et nos fidèles bourgeois, vous nous avez témoignés jusqu’à ce jour, nous avons jugé à propos de restituer et de confirmer pour toujours, par la garantie de notre autorité, à vous et à vos descendants, les coutumes octroyées il y a longtemps, mais mal gardées, à cause des changements de seigneurs.
« Nous voulons que les échevins soient restitués à la ville, qu’ils soient élus au nombre de douze, entre les habitants de notre ban, par votre consentement commun, qu’ils nous soient ensuite présentés et soient renouvelés chaque année, le jour du vendredi saint ; enfin qu’ils prêtent serment de vous juger selon la justice, et de garder fidèlement nos droits en tant qu’il leur appartiendra[416]… »
[416] Marlot, Hist. metropol. Remensis, éd. de 1666, t. II, p. 417.
En même temps que les citoyens de Reims réclamèrent le rétablissement de la partie ancienne de leur constitution municipale, ils sollicitèrent pour la nouvelle, c’est-à-dire pour la commune qui n’avait jamais été reconnue par les archevêques, un acte d’autorisation. Tout porte à croire que Guillaume de Champagne inclinait à cette condescendance qui eût complété son ouvrage et prévenu de nouveaux conflits entre la bourgeoisie et l’église, mais l’opposition du chapitre métropolitain qu’il devait consulter l’arrêta. Il ne fit dans sa charte aucune mention de la commune, qui, toujours désavouée par les dignitaires ecclésiastiques, se maintint d’elle-même et n’en fut que plus ombrageuse et plus hostile[417]. Un autre défaut de cet acte libéral, ce fut qu’en élevant peut-être d’un degré l’ancienne juridiction de l’échevinage, en lui reconnaissant toute justice, haute, moyenne et basse, il attribua, sans jugement, aux officiers de l’archevêque, la punition des crimes manifestes, réserve qui ouvrit la porte à de grands abus et à des violences colorées de prétextes judiciaires[418].
[417] La charte de Guillaume de Champagne fut donnée en 1182 ; seize ans plus tard, les chanoines de son église, soupçonnant toujours ses dispositions bienveillantes, tirèrent de lui la promesse écrite de n’autoriser entre les bourgeois de Reims ni commune, ni association jurée, ni aucun lien de fraternité, sans le consentement du chapitre. (Voyez les Archives administratives de la ville de Reims, publiées par M. Varin, t. I, p. 435.)
[418] Ad hæc si quis bannalium nostrorum furtum, vel murtrum, vel proditionem commiserit, et forisfactum manifestum fuerit, ipse et res ipsius in voluntate nostra erunt… (Marlot, Hist. metropol. Remensis, t. II, p. 418.)
En rétablissant l’échevinage sans donner son adhésion au nouveau principe populaire du régime municipal, Guillaume de Champagne n’avait qu’en partie répondu aux désirs et à l’espérance des bourgeois de Reims : ce n’était pas assez pour eux et c’était beaucoup trop pour les partisans immodérés de la seigneurie ecclésiastique. Voulant tout accommoder, il ne contenta personne et il eut à souffrir de la désaffection du peuple et de la défiance du chapitre métropolitain. Le chapitre, qui avait une autorité indépendante et une juridiction distincte de celle des archevêques, leur faisait une opposition quelquefois aussi incommode pour eux que l’hostilité du corps municipal. Attristé de voir ses bonnes intentions et ses mesures conciliantes produire peu de bien, Guillaume de Champagne s’en plaignait, à ce qu’il semble, dans les lettres qu’il écrivait à ses amis. On peut croire que de telles confidences furent la cause de cette curieuse plaisanterie que lui adressa l’un d’entre eux, Étienne, évêque de Tournai : « Il y a en ce monde trois choses criardes et une quatrième qui ne s’apaise pas facilement : c’est une commune de vilains qui font les maîtres, une assemblée de femmes en dispute, un troupeau de porcs grognant de concert et un chapitre divisé d’opinions. Nous combattons la première, nous rions de la seconde, nous méprisons la troisième et nous supportons la quatrième. De celle-ci et de la première, délivrez-nous, Seigneur[419]. »
[419] Tria sunt murmurantia super terram, et quartum quod facile non quiescit : communia rusticorum dominantium… capitulum diversa vota sectantium. Cum primo pugnamus, secundum irridemus, tertium contemnimus, quartum sustinemus : a primo et quarto libera nos, Domine. (Stephani Tornacensis episcopi Epistolæ, ed. Du Molinet, 1679, p. 297.)
C’était un singulier état pour les habitants de Reims que la coexistence de ces deux gouvernements, dont chacun tendait sans relâche à subjuguer et à ruiner l’autre. On ne savait, à proprement parler, à qui appartenait la ville ; car tantôt la commune y paraissait maîtresse, nommait les commandants du guet et de la garde, et avait en son pouvoir les clefs des portes ; tantôt l’archevêque reprenait la garde des clefs et l’exercice de l’autorité militaire. Il s’élevait à ce sujet de violents débats, où chacune des deux parties, avant de recourir à la force, tâchait de faire valoir ses raisons. Les archevêques s’appuyaient sur l’ancienneté de leur seigneurie, et les bourgeois disaient que la garde de la ville appartenait naturellement à ceux qui y avaient le plus d’intérêt[420]. En l’année 1211, dans une contestation de ce genre, les échevins s’obstinèrent à soutenir leurs droits contre l’archevêque Aubry de Humbert. L’archevêque, ne se sentant pas assez fort pour user de contrainte, adressa ses réclamations au roi Philippe-Auguste, qui se prononça contre les bourgeois, comme on le voit par la lettre suivante :