« Louis, par la grâce de Dieu, roi des Français et duc d’Aquitaine, à tous nos fidèles à perpétuité.
« Il convient à l’excellence de notre sceptre de protéger les droits de tous ceux qui sont sous notre sujétion, et spécialement des églises, qui deviendront la proie de la violence des méchants si le glaive matériel et royal ne se porte à leur secours. Sachent tous nos fidèles, présents et à venir, que Henri, notre frère, nous a porté plainte contre les citoyens de Beauvais, ces hommes qui, à l’occasion de leur commune, prenant une audace nouvelle et illicite, ont usurpé les droits de l’évêque et de l’église de Beauvais, ainsi que la justice possédée par l’évêque sur chacun et sur tous. Pour cette cause ledit évêque nous a fait venir à Beauvais, et, en notre présence, la plainte ayant été débattue, et la charte de la commune lue en public, les citoyens ont reconnu enfin que la justice sur toute la ville appartenait à l’évêque seul ; qu’en cas d’excès ou de forfaiture, c’est à l’évêque ou à son official que la réclamation doit être portée. Nous statuons donc, d’après l’excellence de notre autorité, que les plaintes seront toujours adressées à l’évêque, et ordonnons que nul ne soit assez présomptueux pour s’entremettre à Beauvais dans le droit de faire justice, qui appartient à l’évêque, et à l’église, tant que ce droit sera en effet exercé par l’évêque. Mais si, ce qu’à Dieu ne plaise, il reste en demeure à cet égard, alors les habitants auront licence de rendre la justice à leurs concitoyens, parce qu’il vaut mieux que justice soit faite par eux, que de ne pas l’être du tout[411]. »
[411] Recueil des Ordonnances des rois de France, t. XI, p. 198.
Le nouvel archevêque entreprit d’arracher aux bourgeois de Reims un pareil aveu de ses droits absolus de justice et de seigneurie ; mais cela devait être plus difficile qu’à Beauvais, à cause des traditions populaires sur l’antiquité de l’échevinage. Les Rémois adressèrent d’abord au prélat des remontrances respectueuses, le suppliant de les traiter avec justice, et de les laisser vivre sous la loi par laquelle la ville avait été régie depuis le temps de saint Remi, apôtre des Franks[412]. Ils négocièrent même avec lui, et offrirent de payer une somme de deux mille livres, s’il voulait renoncer à ses projets. L’archevêque refusa tout, et mit tant de dureté dans son obstination, qu’une partie du clergé métropolitain et plusieurs de ses vassaux nobles ne purent s’empêcher de le condamner et de prendre parti pour les bourgeois. On disait qu’il voulait imposer à la ville une servitude nouvelle et insupportable, et il se forma, pour lui résister, une association sous le serment, dans laquelle entrèrent des clercs et des chevaliers[413].
[412] Legibus vivere pateretur, quibus civitas continuo usa est, a tempore sancti Remegii Francorum apostoli. (Epist. Johann. Saresb., apud Script. rer. gallic. et francic., t. II, p. 392 et seq.)
[413] Conspiraverant enim cives de clericorum consilio et auxilio militum… novas quasdam, indebitas et intolerabiles servitutes volebat imponere. (Ibid., p. 391.)
Les membres de cette ligue prirent les armes, et, s’emparant des maisons fortes et des tours des églises, ils contraignirent les partisans de l’archevêque à sortir de la ville. Dans le péril où il se trouvait, Henri de France eut recours à son frère ; il le supplia de venir en grande hâte dissiper la conjuration formée contre lui et tirer vengeance des coupables. Le roi vint en effet à Reims avec des troupes. Une députation des citoyens se présenta devant lui pour lui exposer le véritable état des choses. Il paraît qu’au fond du cœur Louis VII donnait tort à son frère ; mais comme celui-ci, emporté par la passion, ne voulut consentir à aucun arrangement, le roi prononça, quoiqu’à regret, la condamnation du parti populaire[414]. La plupart des bourgeois s’enfuirent à cette nouvelle, et ceux qui ne purent trouver d’asile au dehors se cachèrent dans les bois, sur la montagne entre Reims et Épernay. Le roi fit démolir une cinquantaine de maisons appartenant aux plus opiniâtres, et après cette exécution il se retira. Quand les bourgeois rentrèrent et qu’ils virent les maisons abattues, leur haine et leur emportement redoublèrent. Ils démolirent par représailles les hôtels des chevaliers qui tenaient pour l’archevêque, et le contraignirent lui-même à se renfermer dans une forteresse voisine de son palais.
[414] Rex autem dolens, sed tamen fratris satisfaciens voluntati… (Epist. Johann. Saresb., apud Script. rer. gallic. et francic., t. II, p. 392.)
Menacé pour la seconde fois d’être assiégé par les révoltés, Henri de France ne s’adressa pas à son frère, qu’il trouvait trop tiède, mais à un souverain étranger, le comte de Flandre. Il l’invita à venir à Reims avec une troupe de mille chevaliers, ce qui, en comptant les sergents d’armes dont chaque chevalier était accompagné, devait faire environ six mille hommes. Les membres de la commune, n’ayant point de forces suffisantes pour résister à cette armée, prirent une seconde fois le parti de sortir de la ville, qui fut occupée par les Flamands[415]. Alors l’archevêque se conduisit en adroit politique ; il fit porter aux émigrés des paroles de conciliation, promettant d’oublier toutes les offenses et de réduire à quatre cent cinquante livres la somme due en réparation des dommages qu’il avait soufferts dans ses biens. Ruinés eux-mêmes par deux occupations militaires, et désespérant de leur cause, les émigrés acceptèrent un traité qui, au prix des droits qu’ils ne pouvaient plus défendre, leur garantissait du moins le retour en paix dans leurs foyers et de grandes décharges pécuniaires. Ce traité, dont le détail ne nous est point parvenu, enleva aux habitants de Reims leur juridiction immémoriale ; l’échevinage fut supprimé, ou, cessant d’être à la nomination des citoyens, il n’appartint plus dès lors au gouvernement municipal ; on ne peut dire ce qu’un pareil changement laissa subsister de la commune.
[415] Sed illi præsentientes adventum comitis iterato cesserunt… (Epist. Johann. Saresb., apud Marlot, Hist. metropol. Remensis, t. II, p. 392.)