[407] Confirmation, par Louis VI, des règlements faits pour la commune de Saint-Riquier. (Recueil des Ordonnances des rois de France, t. XI, p. 184.)

Les différents corps du clergé de Reims, alarmés des progrès rapides que l’esprit d’insurrection faisait hors des murs de la ville, adressèrent de grandes plaintes à cet égard aux évêques suffragants du diocèse, aux légats du saint-siége et au roi. La commune n’avait encore qu’une seule année d’existence ; mais l’ardeur et l’opiniâtreté de ses membres en rendaient la destruction impossible sans beaucoup de violence et une grande effusion de sang. Louis VII n’essaya point de revenir sur ce qu’il avait accordé ; mais il adressa au maire et à toute la commune de Reims une lettre où il se plaignait qu’on eût excédé les bornes posées par la charte de Laon. « Prétendant, disait-il, que le droit des églises n’est point un droit, et que les coutumes établies en leur faveur, dès les temps anciens, ne sont pas des coutumes, vous envahissez par violence les prérogatives et les possessions des églises. » Le roi enjoignait aux magistrats et aux bourgeois de laisser en paix toutes les églises, et spécialement celles de la Bienheureuse Marie et de Saint-Remi, les avertissant que si, à l’avenir, ces églises lui criaient merci, il ne voudrait ni ne pourrait leur dénier justice[408]. Cette lettre, conçue en termes vagues et assez doux, ne fut suivie d’aucun effet. Menacée par la ligue de tous les petits seigneurs ecclésiastiques qui l’entouraient, la commune avait besoin d’envahir sur eux pour n’être point écrasée ; les bourgeois le sentaient, et ce sentiment les poussait à l’obstination et à l’audace, quelque péril qu’il y eût pour eux. Les plaintes réitérées du clergé contraignirent donc bientôt le roi d’adresser aux habitants de Reims un avertissement plus sévère :

[408] « … Alioquin illi ecclesiæ, et aliis post nos miserabiliter clamantibus, a justitia deesse nec volumus, nec debemus, nec etiam possumus… » (Epist. Ludovici VII ad majorem et communiam Remensem, apud Script. rer. gallic. et francic., t. XVI, p. 5.)

« Au maire et à la commune de Reims, Louis, par la grâce de Dieu, roi des Français et duc des Aquitains, salut et faveur.

« Il nous est très-pénible de voir que vous faites ce qu’aucune autre commune n’a osé faire. Vous excédez en tous points les bornes de la commune de Laon qui vous a été donnée pour modèle, et ce que nommément nous vous avons défendu, savoir, de faire entrer dans votre commune les quartiers et les villages du dehors, vous le faites avec audace et assurance. Les revenus coutumiers des églises, possédés par elles depuis plusieurs siècles, ou vous les leur enlevez vous-mêmes, ou vous défendez aux sujets de les payer par l’autorité de votre commune. Vous détruisez entièrement ou vous diminuez les libertés, coutumes et justices appartenant aux églises de Reims, et spécialement celles des chanoines de l’église de Sainte-Marie, qui maintenant est en notre main, et n’a d’autre défenseur que nous. En outre, vous avez contraint à rançon les sergents des chanoines qui sont sous la même liberté que leurs maîtres ; vous en avez emprisonné plusieurs, et quelques-uns même n’osent sortir de l’église, par la peur qu’ils ont de vous. Pour tous ces excès nous vous avons déjà mandé, et maintenant vous mandons et ordonnons de les laisser aller en paix, de leur restituer ce que vous leur avez pris, et de conserver entièrement aux églises et aux chanoines leurs justices, coutumes et franchises. Adieu[409]. »

[409] Altera epist. Ludovici VII ad majorem et communiam Remensem, apud Script. rer. gallic. et francic., t. XVI, p. 5.

En l’année 1140, le siége vacant fut rempli par la consécration d’un nouvel archevêque, nommé Sanson de Malvoisin. Ni cet événement, ni les menaces du roi n’arrêtèrent la fermentation des esprits, et, sept ans après, une insurrection éclata hors des murs de la ville, dans le quartier populeux qu’on appelait le ban de Saint-Remi. Le mot ban, qui, dans la langue du moyen âge, signifiait proclamation ou ordonnance, s’appliquait aussi à l’étendue respective de chaque juridiction seigneuriale.

C’est dans ce sens qu’on donnait à la cité de Reims le nom de ban de l’archevêque, tandis que le faubourg, sur lequel l’abbé de Saint-Remi exerçait le droit de justice, se nommait ban de Saint-Remi. Ce faubourg, réuni depuis à la ville par une même enceinte de murs, en était séparé, au douzième siècle, par des prairies et des jardins. Les habitants, trop peu nombreux pour espérer de former une commune capable de se défendre, souhaitaient vivement de se réunir en un seul corps avec ceux du ban de l’archevêque. Ils commencèrent par chasser de leur quartier les officiers et les partisans de la juridiction abbatiale, et descendirent tumultueusement dans la cité, où tous ceux qui désiraient la réunion s’armèrent et se joignirent à leur troupe. Tous ensemble marchèrent vers le palais épiscopal, pour présenter leur requête à l’archevêque et le contraindre d’y faire droit. Sanson les harangua d’une fenêtre, et tâcha de leur persuader de renoncer à ce qu’ils demandaient ; mais, loin de céder, ils devinrent plus audacieux, maltraitèrent les officiers de l’archevêque, pillèrent leurs meubles et démolirent leurs maisons. Obligé de se renfermer dans son palais et d’y rester comme en prison par crainte des ressentiments populaires, l’archevêque Sanson écrivit à Suger, abbé de Saint-Denis, alors régent du royaume à cause du départ du roi pour la Terre sainte, le priant de lui envoyer du secours. En effet, des troupes furent dirigées sur Reims ; et en même temps Joscelin, évêque de Soissons, accompagné de saint Bernard, partit pour être médiateur entre les bourgeois et l’archevêque. A l’approche des troupes, l’émeute cessa, et le ban de Saint-Remi demeura séparé de la commune, mais toujours prêt à se soulever pour la réunion, quand un nouvel incident causait du trouble dans la ville[410].

[410] Anquetil, Hist. civile et politique de la ville de Reims, 1756, t. I, p. 291 et suiv.

Durant les treize années qui s’écoulèrent entre cette révolte et la mort de Sanson, cet archevêque ne cessa de lutter contre la commune de Reims et de travailler, quoique sans succès, à sa ruine. Dans les petits combats auxquels ces discordes donnaient lieu, soit dans les rues, soit hors des murs, les bourgeois eurent toujours l’avantage. Mais en l’année 1160 les événements changèrent de face. Sanson de Malvoisin eut pour successeur le propre frère du roi, Henri de France, ci-devant évêque de Beauvais, qui avait déjà signalé dans cette ville sa haine contre les communes. Attaquant dans leur essence même les droits de celle de Beauvais, il avait voulu faire rentrer tous les habitants sous sa juridiction absolue, et restreindre la compétence des magistrats municipaux au seul cas de déni de justice. Pour mieux réussir dans son entreprise et imposer silence aux bourgeois, il avait invité son frère à se rendre dans la ville, et, durant son séjour, il avait obtenu de lui le décret suivant :