« A son très-aimé père et seigneur Innocent, souverain pontife, le frère Bernard de Clairvaux, appelé abbé, ce qui est peu de chose.

« L’église de Reims tombe à sa perte ; une cité glorieuse est livrée aux opprobres : elle crie à ceux qui passent par le chemin qu’il n’y a pas de douleur semblable à sa douleur, car au dehors est la guerre, au dedans la crainte, et de plus, au dedans la guerre, car ses fils combattent contre elle, et elle n’a pas de père qui puisse la délivrer. Son unique espérance est dans Innocent, qui essuiera les larmes de ses joues. Mais jusqu’à quand, Seigneur, tarderez-vous à étendre sur elle le bouclier de votre protection ? Jusqu’à quand sera-t-elle foulée aux pieds et ne trouvera-t-elle personne qui la relève ? Voici que le roi s’est humilié, et que sa colère contre vous s’est apaisée : que reste-t-il donc, sinon que la main apostolique vienne soutenir l’affligée, apportant des soins et un appareil pour ses blessures ? La première chose à faire, c’est de presser l’élection, de crainte que l’insolence du peuple rémois ne ruine le peu qui subsiste encore, à moins qu’on ne résiste, le bras levé, à sa fureur. Si l’élection était solennisée, avec les cérémonies d’usage, nous avons confiance que, dans tout le reste, le Seigneur nous donnerait faveur et succès[402]. »

[402] Epistola S. Bernardi, apud Script. rer. gallic. et francic., t. XV, p. 394, in nota c.

La cour de Rome commençait à prendre l’alarme sur les progrès de cette révolution communale, qui, gagnant l’une après l’autre les villes épiscopales, tendait à ruiner partout la puissance temporelle des évêques. Aussi le pape mit-il en oubli ses griefs contre le roi de France, pour ne plus songer qu’à l’église de Reims et au péril dont elle était menacée[403]. Afin d’engager Louis le Jeune à détruire ce qu’avaient fait les bourgeois, et à les châtier de leur rébellion, il lui adressa une lettre pleine de paroles affectueuses et qui se terminait de la manière suivante : « Puisque Dieu a voulu que tu fusses élu et sacré roi pour défendre son épouse, c’est-à-dire la sainte Église rachetée de son propre sang, et maintenir ses libertés sans atteinte, nous te mandons par cette lettre apostolique et t’enjoignons, pour la rémission de tes péchés, de dissiper par ta puissance royale les coupables associations des Rémois, qu’ils nomment compagnies, et de ramener tant l’église que la ville en l’état et liberté où elles étaient au temps de ton père d’excellente mémoire[404]. »

[403] Epistolæ Innocentii II, papæ, apud ibid.

[404] Epistolæ Innocentii II, papæ, apud Script. rer. gallic. et francic., t. XV, p. 394, in nota c.

Selon toute probabilité, cette lettre arriva trop tard, et trouva la commune de Reims déjà légitimée, en quelque sorte, par le consentement du roi. Ce fut en l’année 1139 que Louis VII fit sceller de son grand sceau une charte par laquelle il accordait aux habitants de Reims la constitution municipale de Laon : « Acquiesçant à votre humble requête et à vos supplications, nous vous avons octroyé une commune sur le modèle de la commune de Laon, sauf le droit et les coutumes de l’archevêché et des autres églises[405]… » Ces réserves, énoncées en termes vagues et qui ne fixaient point d’une manière précise les bornes où devait s’arrêter la puissance bourgeoise, ne pouvaient manquer de produire bientôt de nouvelles disputes et de nouveaux troubles. La passion d’indépendance qui animait les habitants de la cité de Reims, c’est-à-dire de la partie de la ville renfermée dans l’enceinte des murs, avait gagné ceux des quartiers extérieurs et de quelques paroisses rurales. Ces gens, vassaux ou serfs de corps, soit du chapitre métropolitain, soit de l’abbaye de Saint-Remi, soit des autres églises, désiraient entrer dans la commune, c’est-à-dire obtenir pour eux-mêmes les franchises garanties par la charte royale. Mais le chapitre et les églises soutenaient que la concession du roi n’avait de valeur que pour les habitants de la cité ; et ces derniers, pensant que leur commune gagnerait en force si elle devenait plus nombreuse, travaillaient de tout leur pouvoir à étendre sa juridiction hors des murs. De là naquirent beaucoup de débats et une seconde guerre civile entre les partisans des libertés bourgeoises et ceux de la seigneurie épiscopale.

[405] Cette phrase est extraite d’une lettre écrite par Louis VII, postérieurement à la rédaction de la charte de commune, qui ne s’est point conservée jusqu’à nous. (Voyez Epist. Ludovici VII ad majorem et communiam Remensem, apud Script. rer. gallic. et francic., t. XVI, p. 5.) — Les douze échevins qui existaient à Reims depuis un temps immémorial devinrent alors le gouvernement de la commune, et ainsi la constitution municipale se composa de deux éléments : l’un traditionnel, et l’autre révolutionnaire.

Les chefs du parti populaire se nommaient Aubri et Simon ; malheureusement les documents originaux ne fournissent aucun détail sur leur compte, si ce n’est qu’ils avaient avec eux un prêtre condamné par les tribunaux ecclésiastiques, auquel ils firent célébrer la messe, un jour de la Toussaint, dans l’église Saint-Symphorien[406]. Cette messe, qui fut regardée par le clergé comme un acte de sacrilége, et à cause de laquelle l’église fut de nouveau consacrée, eut lieu, probablement, à l’ouverture d’une assemblée générale de tous les membres de la commune. La cloche de Saint-Symphorien servait à Reims de beffroi communal ; et cette circonstance semble prouver que le grand conseil des bourgeois tenait ses séances dans l’église même. D’autres villes offraient, à la même époque, l’exemple de cet usage introduit par nécessité, faute de locaux assez vastes pour mettre à couvert une assemblée nombreuse. Aussi, l’un des moyens que la puissance ecclésiastique employait, pour gêner l’exercice du droit de commune, était de faire défense de se réunir dans les églises pour un autre motif que la prière, et de sonner les cloches à une autre heure que celle des offices[407].

[406] Necrolog. S. Symphoriani, apud Script. rer. gallic. et francic., t. XVI, p. 5, in nota a.