[398] Hist. de la ville d’Amiens, par le P. Daire, Paris, 1757, t. I, p. 60 et suiv.

Toutefois, dans les cérémonies publiques, les insignes de la haute justice, du droit de vie et de mort, continuèrent d’accompagner, comme dans l’ancien temps, le maire et les échevins d’Amiens. Ces attributs d’une puissance qui n’était plus consistaient en deux glaives d’une forme antique, portés à la main par deux officiers de ville, qu’on désignait, à cause de leur emploi, par le terme provincial d’espadrons[399]. Une coutume semblable régnait dans presque toutes les grandes communes. On montre aujourd’hui à Toulouse, dans la salle gothique où délibéraient les capitouls, le large sabre qui jadis fut, pour ces magistrats, l’équivalent des haches consulaires : c’est un cimeterre échancré vers la pointe, à poignée d’acier, sans garde, et d’un aspect vraiment imposant. La croyance populaire veut que cet instrument ait été fabriqué exprès pour le supplice du maréchal de Montmorency, en l’année 1632 ; mais quiconque l’examine avec un peu d’attention reconnaît que c’est une arme de parade, incapable d’avoir jamais tranché une tête, à cause d’un cordon en saillie qui garnit et décore le dos de la lame. Ainsi les traditions s’interrompent et succèdent l’une à l’autre. Une nouvelle célébrité, de nouveaux noms s’attachent faussement aux mêmes objets ; et il faut que l’historien, démêlant cette confusion, se prononce contre la voix publique et lui fasse avouer l’erreur.

[399] Ibid.

LETTRE XX
Histoire de la commune de Reims.

La ville de Reims, célèbre dès les temps les plus reculés par sa grandeur et son importance, fut, parmi les cités du nord de la Gaule, celle qui conserva le mieux, après la conquête franke, l’organisation municipale qu’elle avait reçue des Romains. C’était, durant le moyen âge, une tradition populaire à Reims que le privilége d’être jugé par des magistrats de leur choix remontait, pour les habitants de cette ville, jusqu’à une époque antérieure à saint Remi, qui convertit et baptisa l’armée des Franks. Cette vieille institution n’avait pu, sans s’altérer beaucoup, traverser un si long espace de temps ; les magistrats municipaux, réduits quant au nombre, avaient perdu leurs attributions politiques : il ne leur était demeuré que le droit de justice dans les causes qui n’entraînaient pas de peine capitale. Enfin, au lieu de l’ancien titre collectif de curies que leur donnaient les lois romaines, ils avaient reçu, sous la seconde race, un nom germanique, celui de skepene ou juges, devenus scabini dans le latin des actes officiels, et dont s’est formé le mot échevins dans le dialecte roman du Nord.

Le pouvoir, dont les empiétements successifs diminuèrent, à Reims, les prérogatives des magistrats civils élus par les citoyens, fut celui des archevêques. D’abord magistrats eux-mêmes et défenseurs de la cité[400], ils transformèrent, à la longue, cet office de patronage légal en une domination absolue, comme celle des seigneurs féodaux. A mesure que ce changement se prononça, la justice municipale ou l’échevinage, seule garantie des citoyens contre la puissance des archevêques, entra en lutte avec eux et avec leurs officiers de police administrative ou judiciaire. Cette longue querelle est obscure et de peu d’importance jusqu’à l’époque où le mouvement imprimé par la révolution communale se fit sentir dans le voisinage de Reims, à Noyon, à Beauvais, à Laon, à Amiens et à Soissons. L’exemple de ces villes inspira aux citoyens de Reims de nouvelles idées politiques et un plus haut degré d’énergie. Ils résolurent de reconstituer, par un effort commun, et de rendre, à l’avenir, inattaquables les garanties de liberté dont les débris s’étaient conservés chez eux pendant plusieurs siècles[401].

[400] Voyez, sur l’office de défenseur (defensor) dans les villes romaines, et sur les pouvoirs municipaux attribués aux évêques, les Essais de M. Guizot sur l’histoire de France, premier Essai.

[401] Marlot, Metropolis Remensis Hist., éd. de 1666, t. II, p. 327.

Ce fut dans l’année 1138, dix ans après la promulgation de la charte de Laon, qu’une association politique se forma, pour la première fois, parmi la bourgeoisie de Reims. Cette association prit le nom de compagnie, alors synonyme de celui de commune. La vacance du siége épiscopal, causée par la mort de l’archevêque Renaud, avait facilité ce mouvement, sur lequel il reste trop peu de détails. Tout ce qu’apprennent les courtes notes éparses dans les anciens registres des églises, c’est que les bourgeois se conjurèrent pour établir une république. Par ce mot, l’on n’entendait point désigner une tentative différente de celle qu’avaient faite, avec plus ou moins de succès, les habitants des villes voisines. A Reims, on ne connaissait pas mieux qu’ailleurs et l’on ne regrettait pas davantage les formes de gouvernement de l’antiquité ; mais, sans rapporter ce qu’ils voulaient établir à aucune théorie politique, les conjurés aspiraient à s’organiser en société indépendante, non de l’autorité spirituelle, mais de la puissance temporelle des archevêques.

Durant la vacance du siége de Reims, l’église métropolitaine était sous le patronage du roi, qui en percevait les revenus et en exerçait la seigneurie. Louis VII, qui régnait alors depuis près d’un an, était en querelle avec le pape Innocent II, et leur mésintelligence retardait l’élection d’un nouvel archevêque. Cette circonstance diminua beaucoup les obstacles que les bourgeois de Reims devaient rencontrer dans l’établissement de leur commune. Le roi n’avait aucun intérêt à dissoudre cette association et à les ramener malgré eux sous la dépendance de l’église. Tout l’espoir du chapitre métropolitain, pour le rétablissement de ses droits seigneuriaux, était dans une prompte élection, acte qui ne pouvait s’accomplir sans le congé du pape et l’agrément du roi. Bernard, fondateur et premier abbé du monastère de Clairvaux, près de Bar-sur-Aube, homme que l’Église vénère aujourd’hui comme saint, et qui, de son temps, jouissait d’un immense crédit, à cause de son zèle religieux, de son éloquence et de son activité politique, s’entremit dans cette affaire, et écrivit soit au roi, soit au pape, un grand nombre de lettres, dont je ne citerai que la suivante :