[392] Recueil des Ordonnances des rois de France, t. XI, p. 262.

L’existence de la commune de Soissons, malgré la haute réputation de sa charte municipale, fut peu tranquille et assez malheureuse. Son histoire n’est qu’une série de querelles entre la magistrature bourgeoise et les dignitaires des églises et du chapitre épiscopal. Ces derniers étaient sans cesse en réclamation auprès du roi, et menaçaient de suspendre la célébration des offices, soit parce que la commune usurpait leur juridiction, soit parce qu’elle leur déniait justice. Une fois, c’était un prévenu arrêté par la commune dans une maison bâtie sur l’emplacement d’un ancien cloître ; une autre fois, c’était un clerc turbulent emprisonné au beffroi, malgré les franchises de son ordre. Tantôt les bourgeois avaient maltraité ou injurié des membres ou des officiers du chapitre ; tantôt ils avaient refusé de les secourir contre ceux qui les maltraitaient, et n’avaient point voulu sonner la cloche ni crier dans les rues : Haye ! haye ! comme il était d’usage en cas de mêlées. Sur toutes ces plaintes, portées, dans la dernière moitié du treizième siècle, devant le Parlement de Paris, le clergé eut gain de cause, et la commune fut condamnée à payer non-seulement de fortes amendes envers le roi et les églises, mais encore tous les dépens des procès intentés contre elle[393]. Ces frais et ces amendes s’accumulèrent tellement, que la ville se trouva chargée d’une dette qu’elle était hors d’état de payer sans ruiner les bourgeois par des impôts énormes. Dans cette extrémité, les habitants, ne sachant plus que faire, proposèrent au roi Charles IV de lui vendre l’abolition de leur commune, et de se soumettre au régime prévôtal, à condition que la dette publique tomberait à la charge du roi. Cette proposition fut agréée, et le traité conclu en l’année 1325 :

[393] Hist. de Soissons, par Claude Dormay, éd. de 1664, t. II, p. 300.

« Charles, par la grâce de Dieu, etc., faisons savoir à tous, présents et à venir, que, comme nous, ayant reçu de la commune de Soissons supplications des bourgeois et habitants d’icelle, pour certaines causes tendantes aux fins qu’ils fussent ci-après gouvernés à perpétuité, en prévôté en notre nom, par un prévôt que nous y établirons désormais, sans qu’ils aient maire ni jurés en la commune, nous, à la supplication desdits habitants, la commune avec les juridictions, droitures et émoluments, avons reçu et recevons dès maintenant par la teneur de ces présentes lettres, et gouvernerons en notre nom dorénavant par un prévôt que nous y députerons ; et voulons que le prévôt qui de par nous sera député en ladite ville pour la gouverner en notre nom, gouverne en prévôté les habitants aux lois et coutumes, avec les libertés et franchises qu’ils avaient au temps qu’ils étaient gouvernés en commune, excepté que dorénavant maire ni jurés n’y seront mis ni établis[394]. »

[394] Recueil des Ordonnances des rois de France, t. XI, p. 500 et 501.

Ce passage de l’état de commune à un régime analogue en beaucoup de points à l’administration actuelle des villes de France[395] n’eut pas lieu sans regret du passé, sans que les bourgeois de Soissons jetassent un regard en arrière sur le temps où ils avaient une existence par eux-mêmes, une bannière, un trésor, un sceau, un beffroi, une juridiction, des élections et des assemblées publiques. Déchargés du poids de leur dette, ils ne sentirent plus que l’humiliation d’avoir perdu leurs vieilles lois et leurs libertés héréditaires. Aussi, moins de dix ans après leur abdication entre les mains de Charles le Bel, ils entamèrent avec son successeur, Philippe de Valois, de nouvelles négociations pour obtenir qu’on leur rendît tout ce qu’ils avaient aliéné. Leurs députés remontrèrent « que, n’y ayant point de corps de ville à Soissons, personne n’y prenait soin des affaires publiques, et que, toutes choses étant négligées, on devait s’attendre à une perte totale des édifices et du revenu ; que d’ailleurs il était pitoyable qu’une si noble et antique cité fût non-seulement inférieure aux autres en droits et en priviléges, mais encore privée de tout ce qu’elle avait conservé de son ancien état[396]. » Le roi écouta ces doléances, mais ne consentit point au rétablissement de la commune telle qu’elle avait été fondée au douzième siècle, dans l’âge d’or des libertés bourgeoises. Il maintint dans la ville de Soissons le gouvernement en son nom et l’office de prévôt royal ; seulement il permit aux bourgeois d’élire chaque année quatre personnes qui, sous le titre d’échevins, assisteraient le prévôt dans sa justice et prendraient soin des affaires municipales[397].

[395] Écrit en 1828.

[396] Hist. de la ville de Soissons, par Claude Dormay, 1664, t. II, p. 316.

[397] Hist. de la ville de Soissons, par Claude Dormay, 1164, t. II, p. 316.

La commune d’Amiens eut de plus longs jours ; elle ne perdit que lentement et une à une ses anciennes prérogatives. Suspendue par ordonnance de Philippe IV, elle fut rétablie par le même roi en l’année 1307, et, selon toute probabilité, ce fut sa grande richesse qui la sauva. Dès lors, elle parcourut en paix le cercle entier de la destinée des vieilles constitutions municipales. L’élection du mayeur et des vingt-quatre échevins subsista jusqu’en l’année 1597, où un édit du roi Henri IV réduisit à la fois le nombre et les priviléges de ces magistrats populaires. Les anciens droits des comtes, dont la commune avait hérité, lui furent enlevés avec la plus grande partie de ses revenus, et la juridiction de l’échevinage fut bornée au petit criminel, aux disputes entre bourgeois, aux procès concernant la police des rues, les métiers, le service du guet et le logement des gens de guerre[398].