[386] Tallias et corvadas… violentiam dominis terrarum inferente communia, persolvere negligebant… In pervaturia episcopi et infra domos ejus conventus suos faciebat, et in magna curia captos suos, nolente episcopo, incarcerabat. (Charta Ludovici VI, apud Script. rer. gallic. et francic., t. XIV, p. LXXIII præfationis.)
Tous ces griefs adressés à plusieurs reprises à Louis le Gros dans les vingt années qui suivirent l’établissement de la commune le déterminèrent à y faire droit. En 1136, il cita devant sa cour, tenue à Saint-Germain en Laye, le maire et les jurés de Soissons. L’évêque de la ville, appelé Joscelin, y comparut, comme partie adverse, en son nom et au nom des autres plaignants. La cour décida que la commune avait usurpé sur les seigneurs, tant de la ville que de la banlieue, des droits qui ne lui appartenaient point, qu’elle avait grandement outre-passé la teneur de sa charte, et qu’il lui serait enjoint de s’y renfermer à l’avenir. Les magistrats furent sommés de jurer en présence du roi qu’ils obéiraient à cette sentence, et le sénéchal du royaume alla recevoir le serment de toute la commune. Dans cet accord forcé, il n’y eut qu’une seule victime, ce fut un nommé Simon, que la cour du roi ordonna d’expulser de la ville, comme agitateur du peuple[387].
[387] Hoc tamen pro pace utriusque concessum est, quod Simone de communia ejecto, qui totius mali causa exstiterat… (Ibid.)
La charte de la commune de Soissons devint celle de plusieurs villes, non-seulement en Picardie, mais en Champagne et jusqu’en Bourgogne. Dans l’année 1146, les bourgeois de Sens ayant formé entre eux une association de défense mutuelle, l’adoptèrent avec l’agrément du roi Louis VII. Mais à peine le gouvernement communal fut-il établi à Sens, que le clergé des églises, et surtout les religieux de Saint-Pierre-le-Vif, élevèrent un cri d’alarme sur l’abolition de leurs justices[388]. Le pape Eugène III, chassé de Rome, venait de passer en France, et le roi l’avait reçu à Dijon avec toute sorte de respects. Ce fut à lui que les clercs de Sens adressèrent leur réclamation par l’entremise d’Herbert, abbé de Saint-Pierre-le-Vif. Cette ambassade eut un plein succès, et le roi, à la requête du pape, ordonna que la nouvelle commune fût incontinent dissoute[389].
[388] Anno Domini MCXLVI, Ludovicus rex communiam Senonis fecit in dampnum ecclesiarum et baronum. (Chronique manuscrite de Geoffroy de Courlon, analysée par M. Le Clerc, Histoire littéraire de la France, t. XXI, p. 12.)
[389] … Destructa est Senonum communia ab Eugenio papa Romano et a Ludovico rege Francorum, per deprecationem Herberti abbatis S. Petri-Vivi. (Chron. S. Petri-Vivi Senon., apud Script. rer. gallic. et francic., t. XII, p. 284.) — Destructa fuit communia Senonis a rege Ludovico, jubente Eugenio papa, a clamore procerum, procurante domno Herberto abbate. (Chron. manuscrite de Geoffroy de Courlon, analysée par M. Le Clerc, Histoire littéraire de la France, t. XXI, p. 12.)
Pendant que cet ordre s’exécutait dans toute sa rigueur, l’abbé Herbert revint dans la ville jouir des remercîments de son ordre et se préparer pour le voyage à la Terre sainte, où il devait suivre le roi. Son arrivée, dans de telles circonstances, exaspéra les esprits au point qu’un rassemblement de bourgeois armés se forma aussitôt pour attaquer l’abbaye de Saint-Pierre. Ils enfoncèrent les portes et massacrèrent l’abbé, ainsi que son neveu, jeune chevalier plein de courage, qui périt en essayant de le défendre[390]. Ce crime, excité par la frénésie du désespoir, fut puni avec une grande rigueur. Des troupes envoyées par le roi investirent la ville de Sens, et arrêtèrent en grand nombre les auteurs et les complices de l’émeute ; plusieurs furent mis à mort sans forme de procès, et par une sorte de raffinement on les fit monter au haut de la tour de Saint-Pierre, d’où ils furent précipités ; les autres, emmenés et jugés à Paris, eurent la tête tranchée par la main du bourreau[391].
[390] … Qui hac de causa a rusticis interfectus est, cum quodam nepote suo milite, nomine Herberto, in claustro monachorum. (Chronique manuscrite de Geoffroy de Courlon, analysée par M. Le Clerc, Histoire littéraire de la France, t. XXI, p. 12.) — Senonensis civitatis burgenses, adversus abbatem… in iram concitati, communiam eorum dissolvi fecerat, eum truculenter necaverunt. (Hist. regis Ludovici VII, apud Script. rer. gallic. et francic., t. XII, p. 126.)
[391] Ob cujus ultionem rex quosdam… illorum de turre Senonensi præcipitari fecit, quosdam autem Parisiis detruncari. (Ibid.)
Il y avait trop de vie dans l’institution des communes, pour que celle de Sens pérît par ce seul échec. Elle se rétablit spontanément sous le règne de Philippe-Auguste, qui la toléra d’abord et, plus tard, la sanctionna par un acte solennel. Cette confirmation définitive eut lieu en 1189, c’est-à-dire après quarante-trois ans, durant lesquels, si l’on en juge par le préambule de la charte royale, la guerre n’avait point cessé entre les bourgeois et le clergé de la ville. « Dans l’intention de conserver la paix dorénavant, nous avons octroyé que, sauf notre fidélité, une commune fût établie à Sens. Elle sera jurée par tous ceux qui habitent soit dans l’enceinte des murs, soit dans le faubourg, et par ceux qui entreront dans la commune, à l’exception des hommes et des femmes que nous avons rendus à l’archevêque, aux églises et aux clercs de Sens[392]… »