Le parti contraire à l’insurrection envoya aussitôt avertir le conseil du roi de ce qui s’était passé, et en même temps le bailli de l’évêché dépêcha un exprès à l’évêque Milon de Nanteuil, qui était absent. A son arrivée, les révoltés, loin de rien faire contre sa personne, lui témoignèrent beaucoup de respect, et, pour le gagner à leur cause, ils dirent qu’ils avaient soutenu son droit en même temps que le droit de la commune. Quatre-vingts des plus compromis vinrent le requérir de les prendre sous sa sauvegarde ; mais l’évêque, attentif par-dessus tout à faire valoir ses priviléges comme seigneur haut justicier, leur signifia qu’ils eussent à se remettre entre les mains de ses officiaux pour répondre sur leur conduite. Ils se retirèrent fort mécontents et faisant grand bruit. Mais, malgré leur victoire apparente, ils ne réussirent à rien, parce qu’ils ne pouvaient procéder à aucune élection régulière. Le parti de la haute bourgeoisie commença même à reprendre le dessus, et plusieurs des complices de l’émeute furent arrêtés et renfermés dans les prisons de l’évêque. Celui-ci, en attendant l’arrivée du jeune roi, qui s’avançait avec un corps de troupes, tâchait de profiter des circonstances pour jouer le rôle d’arbitre dans la dispute des bourgeois ; et dès que le roi fut entré dans la ville, après l’avoir salué : « Très-redouté sire, lui dit-il, je vous demande conseil, comme à mon seigneur, sur ce qu’il me convient de faire en cette fâcheuse occurrence. » Le roi dit qu’il prenait sur lui le soin de faire prompte et bonne justice. « Mais, très-cher sire, reprit l’évêque, c’est moi qui ai dans la ville toute justice haute, moyenne et basse ; » et, comme le roi ne répondait rien, il répéta jusqu’à trois fois la même remontrance[430].

[430] Histoire de Beauvais, par Levasseur, t. II, p. 306.

Le lendemain, le roi se rendit à la halle, où les pairs étaient réunis en conseil, et il dit au peuple assemblé qu’il voulait connaître de l’affaire. Les magistrats municipaux, moins hardis que l’évêque, n’objectèrent rien relativement à leur droit de juridiction, et aussitôt les parents de ceux qui avaient été tués ou blessés dans l’émeute se mirent à genoux devant le roi, en criant : « Sire, faites-nous justice. » Sur l’ordre du roi, ses officiers ouvrirent les prisons de l’évêque, où plusieurs des accusés étaient détenus ; ils en arrêtèrent ensuite un grand nombre dans leurs maisons et les amenèrent avec les autres à la halle, où ils furent enfermés jusqu’à ce qu’on eût statué sur leur sort. Tous furent bannis, au nombre de quinze cents, et quinze maisons appartenant aux plus coupables furent démolies. Le maire frappait un premier coup de marteau, et ensuite les gens de son parti et des ouvriers payés faisaient le reste. L’évêque Milon ne manqua pas de protester contre cette sentence, au nom du privilége de juridiction appartenant à son église. Il demanda que les officiers du roi lui rendissent les bannis comme jugés illégalement ; mais le roi n’eut aucun égard à sa requête, et n’y répondit qu’en faisant à l’évêque la demande de quatre-vingts livres pour son droit de gîte[431] ; l’évêque dit qu’il en délibérerait. Sur cette réponse, le roi mit garnison dans le palais épiscopal et en fit saisir le mobilier, qui fut vendu à l’enchère.

[431] On a vu dans la charte de la commune de Laon une explication de ce mot. L’ancien droit qu’avaient les rois franks d’être logés et nourris dans toutes les villes où ils passaient s’était transformé en une redevance pécuniaire. Cette redevance fut d’abord payée par les évêques ou les seigneurs des villes, qui s’indemnisaient en levant une taxe sur les bourgeois ; mais dans presque tous les lieux où il s’établit des communes, le droit de gîte tomba d’une manière immédiate à la charge des habitants.

La nouvelle de cette violence exercée contre un de leurs collègues irrita les évêques suffragants du diocèse de Reims, alors assemblés en concile provincial sous la présidence de leur chef, l’archevêque Henri de Braine. Ce prélat, dont les bourgeois de Reims et jusqu’aux membres de son chapitre craignaient le caractère ambitieux et l’activité politique, fit décréter par le concile que trois évêques seraient envoyés au roi pour lui enjoindre de restituer à celui de Beauvais l’exercice de la justice criminelle, de l’indemniser des dégâts faits dans son palais et de lui remettre les bourgeois bannis. Cette injonction n’ayant eu aucune suite, les suffragants du siége de Reims s’assemblèrent de nouveau et décidèrent qu’on enverrait des députés à Rome, et que, si le roi ne donnait point satisfaction, on lancerait, après un délai fixé, l’interdit sur toute la province. Plusieurs évêques, et notamment ceux de Noyon et de Châlons, reculèrent lorsqu’il fallut en venir à cet acte d’hostilité contre la puissance royale. Mais le fougueux archevêque de Reims n’en persista pas moins dans ses résolutions, et, au mois de novembre 1233, il décréta, pour tout son diocèse, l’interdiction des sacrements de l’Église[432].

[432] Gallia christiana, t. IX, col. 109.

Ce grand débat occupait toutes les conversations et remuait fortement les esprits. Il n’y avait guère que les membres du clergé qui fussent du parti des évêques. Quoiqu’il y eût de la part de la cour une violation flagrante du droit de commune, les villes, instruites par expérience à redouter principalement la puissance ecclésiastique, et ne regardant l’affaire de Beauvais que comme un cas particulier, sans application ailleurs, se rangèrent du côté du roi. Les corps de magistrature élective, dont la tendance constante était d’anéantir les droits seigneuriaux des évêques, des chapitres et des abbayes, espérèrent que la lutte des deux puissances leur faciliterait les moyens de parvenir à leur but, et ils reprirent presque partout l’offensive[433]. A Noyon, de fréquentes émeutes avaient lieu contre les chanoines, au cri de : Commune ! commune ! A Soissons, pour la moindre dispute survenue entre les bourgeois et des membres du clergé, on criait : Haro as clercs ! et la commune prenait les armes[434]. Mais à Reims, qui était la plus grande ville du diocèse, l’effervescence fut au comble. Les alarmes qu’inspirait d’ailleurs le caractère de l’archevêque contribuèrent à rendre l’agitation encore plus grande. Les habitants du ban de Saint-Remi, qui n’avaient pour toute fortification, autour de leur quartier, que des chaînes tendues la nuit au bout des rues, demandèrent au roi, par l’entremise de leur abbé, la permission de s’enclore de murs, afin de mettre leur liberté à couvert contre les entreprises de Henri de Braine. Dans la cité, les échevins étaient sans cesse en alerte, et, s’autorisant du nom du roi, ils arrêtaient et jugeaient comme coupables de sédition tous ceux qui agissaient ou parlaient en faveur du parti épiscopal. Sans tenir aucun compte des priviléges ecclésiastiques, ils citèrent à leur tribunal et condamnèrent au bannissement un certain Thomas de Beaumetz, chanoine et prévôt de l’archevêque. Cette sentence, exécutée malgré les réclamations du chapitre, devint l’un des principaux griefs des évêques ligués, comme ils le disaient eux-mêmes, pour maintenir l’honneur de Dieu et les libertés de son Église[435].

[433] … Magistratus populares nacti occasionem penitus excutiendi jugum ecclesiasticæ jurisdictionis, in tantam per aliquot urbes… prorupere audaciam… (Marlot, Hist. metropol. Remensis, éd. de 1666, t. II, p. 518.)

[434] Annales de l’église cathédrale de Noyon, par Jacques Levasseur. Paris, 1633, t. II, p. 932. — Hist. de Soissons, par Claude Dormay. 1664, t. II, p. 299.

[435] Marlot, Hist. metropol. Remensis, éd. de 1666, t. II, p. 518.