Au commencement de l’année 1235, pendant que la plus grande fermentation régnait de part et d’autre, les magistrats de la commune de Reims statuèrent qu’il serait fait un emprunt pour couvrir certaines dépenses municipales, et affectèrent au payement des intérêts une portion du revenu fourni par la levée des impôts. Les historiens ne disent pas si l’argent de cet emprunt était avancé par les changeurs de la ville ; on peut néanmoins le penser, car dans la même année, trois bourgeois de Reims, Hélisand d’Écry, Étienne son fils, et Guichard, fils de Jean le Nain, souscrivirent un prêt considérable fait à la commune d’Auxerre moyennant des rentes viagères[436]. Quoi qu’il en soit, l’archevêque prétendit qu’on lui devait une part de l’emprunt, comme de toute taxe levée par les bourgeois de son ban, et il en réclama le dixième. Les échevins ne répondant point à sa demande, il la fit publier au prône, dans toutes les paroisses de la ville ; et comme cette lecture ne fut suivie d’aucun effet, Henri de Braine, pour montrer qu’il allait recourir à d’autres voies, ajouta de nouveaux ouvrages de défense au formidable château de Porte-Mars. Mais le commencement des travaux fut le signal d’une insurrection générale. Tous les bourgeois réunis en armes, au son de la cloche, attaquèrent les ouvriers qui creusaient des fossés ou plantaient des palissades, et transportèrent ailleurs les matériaux destinés aux fortifications. La garnison du château, composée des vassaux nobles de l’archevêque et d’archers bien disciplinés, fit une sortie contre les insurgés, qui se pressaient sans ordre autour des murs ; mais, malgré l’avantage des armes et de la tactique, elle fut repoussée presque aussitôt. Le maréchal ou lieutenant militaire de l’archevêque reçut, dans la retraite, un coup de flèche qui le blessa mortellement ; la troupe se mit en sûreté en levant derrière elle le pont de la forteresse[437].
[436] Mémoires concernant l’Hist. ecclés. et civile d’Auxerre, par l’abbé Lebœuf. Paris, 1743, t. II, p. 162.
[437] Anquetil, Hist. de la ville de Reims. 1756, t. II, p. 41.
C’était alors l’usage de garder dans les églises les grosses machines de guerre qu’on appelait pierriers et mangonneaux. Les insurgés y coururent, et s’emparant des machines, ils les traînèrent jusqu’à la citadelle, dont ils commencèrent à battre les murailles. La maison des frères mineurs, située de manière à dominer quelques ouvrages du château, fut crénelée par eux afin d’y loger des arbalétriers qui tirèrent jour et nuit sur les soldats de la garnison. Mais, malgré l’impétuosité des attaques, la place résista, grâce à la force de ses murs et au courage des assiégés.
Les bourgeois, renonçant à l’emporter d’assaut, tournèrent le siége en blocus. Pour resserrer le plus possible la garnison et l’empêcher de tenter aucune sortie, ils élevèrent sur le rebord extérieur du fossé une ligne de redoutes, revêtues en pierres. Afin de se procurer des matériaux en quantité suffisante, ils dépavaient toutes les rues et enlevaient jusqu’aux tombes des cimetières. Ils s’emparèrent aussi des pierres de taille de toute grandeur destinées à la construction de la cathédrale, qui n’était pas encore achevée[438].
[438] … Assumpserunt pro munitione… publicarum pavimenta viarum, tumbas cœmeteriorum, et lapides ad fabricam majoris ecclesiæ deputatos… (Marlot, Hist. metropol. Remensis, éd. de 1666, t. II, p. 519.)
Pendant ce temps, l’archevêque Henri de Braine, toujours en voyage, redoublait d’activité auprès de ses suffragants pour les engager à ne point faiblir dans la défense des priviléges ecclésiastiques. Le chapitre de Reims, resté sans chef au milieu des troubles, n’osait se déclarer ouvertement pour le parti qu’il soutenait en secret, et, ménageant dans ses discours les membres de la commune, il tâchait d’énerver leur opposition en leur inspirant des doutes sur la validité de leurs droits. Les chanoines se répandaient dans les groupes formés à toute heure sur les places et dans les rues. Comme ils avaient en général de la facilité à s’exprimer, ils se faisaient écouter volontiers, et lorsque quelque orateur populaire avait terminé ses invectives : « Prenez garde, disaient-ils aux assistants, vos priviléges ne sont pas aussi clairs que vous le pensez ; peut-être vous abusez-vous sur vos intérêts, et auriez-vous dû réfléchir mûrement avant d’entreprendre ce que vous faites[439]. » Ces paroles ne restaient pas sans réplique. Mais bientôt l’aigreur s’en mêlait de part et d’autre, et les chanoines, perdant toute mesure, affirmaient que la ville n’avait pas le droit de commune, et alléguaient en preuve l’absence de ce mot dans la charte de l’archevêque Guillaume[440]. De semblables propos fermèrent toutes les voies de conciliation entre les bourgeois et le chapitre, et les hostilités commencèrent. Le doyen et les chanoines en corps s’adressèrent au pape Grégoire IX, l’un des plus zélés défenseurs de la suprématie ecclésiastique, lui demandant conseil et appui. Le pape n’hésita pas à déclarer que la soi-disant commune de Reims était nulle de plein droit, et il envoya aux chanoines une commission qui les autorisait à prononcer comme arbitres sur ce point, et à faire comparaître devant eux les magistrats municipaux[441].
[439] Anquetil, Hist. de la ville de Reims, t. II, p. 44.
[440] Voyez plus haut, p. [328].
[441] … Capitulum, obtenta a sancta sede apostolica commissione, quæ scabinorum judicia rescinderet, diem illis denuntiat… (Marlot, Hist. metropol. Remensis, éd. de 1666, t. II, p. 518.)