Ceux-ci n’eurent garde d’obéir à la sommation qui leur était faite, et aussitôt une sentence d’excommunication fut lancée contre eux par l’official au nom de l’archevêque. Usant de représailles, ils firent proclamer que tout membre de la commune de Reims était tenu de ne rien vendre, à quelque prix que ce fût, ni aux chanoines, ni à leurs sergents, ni à leurs domestiques ; et cette invitation, observée à la rigueur, comme il arrive toujours dans les temps d’effervescence politique, obligea les chanoines à quitter la ville, de crainte d’y mourir de faim. La plupart s’évadèrent secrètement, et dès qu’ils furent partis, le peuple pilla leurs maisons et dévasta leurs propriétés. Ceux qui firent moins de diligence coururent risque d’être massacrés, tant la fureur des bourgeois était grande. Ils s’en allèrent de différents côtés ; mais s’étant réunis ensuite dans la petite ville de Cormicy, à quatre lieues au nord de Reims, ils prirent les uns envers les autres l’engagement de ne point rentrer dans la ville avant qu’on eût fait au chapitre une satisfaction convenable. Lorsque les derniers liens d’amitié entre la commune et le clergé de Reims eurent été ainsi rompus, une sentence d’excommunication, fulminée par le souverain pontife contre les bourgeois en masse, fut publiée dans toutes les églises du diocèse. Voici quelques passages de la bulle destinée à notifier cette sentence :
« Une plainte grave, et de nature à nous surprendre, nous est parvenue. Notre frère l’archevêque de Reims étant seigneur temporel, et ses bourgeois devant être ses fidèles sujets en même temps que ses fils spirituels, ce que nous ne pouvons rapporter sans amertume de cœur, ils ont dégénéré, et, cessant d’être fils, ils n’ont point rougi de s’insurger en ennemis contre leurs parents, travaillant méchamment à la perte de leur père, à la ruine de leur mère, au détriment de leur propre salut, foulant aux pieds d’une manière damnable l’église de Reims leur mère, et après avoir chassé leur père, s’appropriant son héritage, en quoi ils ont outrepassé la férocité des vipères… De peur que l’exemple d’une telle perversité ne soit imité par d’autres, et pour que les auteurs de ces excès ne se réjouissent point dans leurs œuvres, mais que la vue du châtiment retienne ceux qui seraient tentés de faire comme eux, nous mandons et enjoignons à votre discrétion, par cette lettre apostolique, de publier solennellement, les jours de dimanche et de fête, cloches sonnantes et flambeaux allumés, la sentence d’excommunication déjà prononcée, et de la faire proclamer dans l’église de Reims, les diocèses voisins, et les autres lieux où vous le jugerez convenable. Que si, de la sorte, ils ne songent pas à revenir loyalement sous la sujétion de l’archevêque, faites retenir, tant qu’ils persisteront à demeurer sous l’excommunication, leurs revenus, créances et autres biens, dans les foires et partout où ils seront trouvés, nonobstant toute foi donnée et tout engagement pris sous serment par leurs débiteurs. S’il est besoin, vous requerrez, pour réprimer leur obstination, le secours du bras séculier[442]. »
[442] … Faciatis redditus ac debita, et alia bona ipsorum in nundinis, et ubicumque reperta fuerint, quandiu in excommunicatione perstiterint, detineri, juramento se de interpositione fidei, si qua forte debitores pro debitis solvendis tenentur aliquatenus non obstante… (Marlot, Hist. metropol. Remensis, t. II, p. 520.)
Conformément à cette bulle du pape, l’anathème contre les bourgeois de Reims fut prononcé dans toutes les églises cathédrales de la province rémoise, avec les cérémonies graves et sombres qui s’observaient en pareil cas. Pendant que toutes les cloches sonnaient en branle, comme aux plus grandes solennités, l’évêque, revêtu de ses ornements pontificaux, debout et ayant autour de lui douze prêtres dont chacun tenait à la main une torche de cire allumée, récitait en latin les paroles suivantes : « D’après l’autorité des lois canoniques et l’exemple des saints Pères, au nom du Père et du Fils, et par la vertu du Saint-Esprit, nous les séparons du giron de la sainte mère Église, comme persécuteurs des églises de Dieu, ravisseurs et homicides, et nous les condamnons par l’anathème d’une malédiction perpétuelle. Qu’ils soient maudits à la ville, maudits à la campagne. Que leurs biens soient maudits, et que leurs corps soient maudits. Que les fruits de leurs entrailles et les fruits de leurs terres soient maudits. Que sur eux tombent toutes les malédictions que le Seigneur a lancées par la bouche de Moïse contre le peuple violateur de sa loi. Qu’ils soient anathèmes, Maranatha, c’est-à-dire qu’ils périssent à la seconde venue de Jésus-Christ. Que nul chrétien ne leur dise salut. Que nul prêtre ne célèbre pour eux la messe, et ne leur donne la sainte communion. Qu’ils soient ensevelis dans la sépulture de l’âne, et qu’ils soient comme un fumier sur la face de la terre. Et à moins qu’ils ne viennent à résipiscence, et ne donnent satisfaction, par amende ou pénitence, à l’Église de Dieu qu’ils ont lésée, que leur lumière s’éteigne comme vont s’éteindre les flambeaux que nous tenons dans nos mains… » Alors tous les prêtres jetaient leurs torches par terre et les éteignaient en marchant dessus[443]. Ensuite l’évêque donnait au peuple, en langue française, l’explication de la cérémonie : « Sachez tous, disait-il, que dorénavant vous devez les traiter, non en chrétiens, mais en païens. Quiconque aura communiqué avec l’un d’entre eux, aura bu, mangé, conversé ou prié avec lui, ou l’aura reçu dans sa maison, à moins que ce ne soit pour l’engager à se repentir et à faire réparation, sera excommunié comme lui. » Il ajoutait que, par l’autorité du souverain pontife, leurs débiteurs étaient déchargés de toute dette envers eux, et que les contrats passés à leur profit étaient nuls et de nulle valeur.
[443] Script. rer. gallic. et francic., t. IV, p. 612.
Les évêques suffragants du diocèse de Reims, réunis pour la troisième fois en concile provincial, siégeaient alors à Saint-Quentin. Cette assemblée, délibérant sous la présidence de Henri de Braine, prit un grand nombre de résolutions dont voici les plus importantes : « Si le seigneur archevêque de Reims requiert le roi de lui prêter secours pour avoir satisfaction des excès commis par les bourgeois, le roi sera tenu de venir à son aide, sans faire sur ce aucune enquête. Quant aux sentences prononcées contre les bourgeois par l’autorité apostolique, le roi devra pareillement s’en rapporter au seigneur de Reims, et ne faire aucune enquête sur les faits qui ont donné lieu à l’excommunication. En outre, le seigneur de Reims ne sera tenu de répondre à aucune accusation d’homicide ou autre intentée contre lui par les bourgeois, ses justiciables, ni de plaider avec eux devant la cour du roi, attendu qu’ils sont excommuniés[444]. »
[444] Decretum concilii provincialis apud Sanctum-Quintinum pro multiplici læsione Remensis ecclesiæ. (Marlot, Hist. metropol. Remensis, t. II, p. 520.)
L’archevêque de Reims, accompagné de six de ses suffragants et de plusieurs députés des chapitres diocésains, vint à Melun présenter au jeune roi la requête, ou pour mieux dire la sommation du concile. « Seigneur, dirent les évêques, nous vous supplions de prêter secours à l’église de Reims contre ses bourgeois qui l’oppriment. » Le roi répondit qu’il en délibérerait mûrement avec les gens de son conseil, et fixa le délai d’un mois pour faire connaître ses intentions. Mais les plaignants, peu satisfaits de cette réponse, se réunirent en concile à Compiègne, et décidèrent qu’on ferait au roi des injonctions plus pressantes. Ce fut à Saint-Denis qu’eut lieu la seconde entrevue de Louis IX avec les évêques de la province rémoise ; mais comme il ne fit aucune réponse définitive, le concile, transféré à Senlis, prit la résolution suivante : « Attendu que le seigneur roi n’a pas obéi aux monitions qui lui ont été faites, nous mettons l’interdit sur toutes les terres de son domaine situées dans la province, permettant toutefois qu’on y administre le baptême et le viatique. Nous excommunions en outre tous les évêques qui n’observeront pas le présent interdit et manqueront à le faire publier et observer dans leurs diocèses[445]. »
[445] Quum dominus rex non paruerit monitionibus sibi factis, nos interdicimus totum dominium ejus situm in provincia Remensi. (Marlot, Hist. metropol. Remensis, t. II, p. 522.)
Le roi Louis IX entrait alors dans sa majorité ; devenu maître de sa conduite, il se montra beaucoup plus disposé à céder aux demandes des évêques. Pour s’entendre avec eux et conclure la paix, il n’attendit point de nouveaux messages ou des visites de leur part, et lui-même, à plusieurs reprises, se rendit dans la province qui venait d’être mise en interdit. Le bon accord fut bientôt rétabli entre le pouvoir royal et le pouvoir ecclésiastique ; mais les suites de cette réconciliation ne furent rien moins que favorables à la liberté des bourgeois de Reims. Tout ce qu’ils avaient gagné en fait, durant leur insurrection, leur fut enlevé. Tous les dommages causés par la guerre civile retombèrent sur eux, leurs griefs les plus évidents furent écartés, et les droits du pouvoir municipal restreints par la décision du roi, qui résolut au profit de l’archevêque presque toutes les questions en litige. Aux termes d’un rescrit donné sous forme de sentence, la forteresse de Porte-Mars devait être rétablie dans son ancien état, et les défenses élevées contre elle entièrement détruites. Il était enjoint désormais aux bourgeois cités par l’archevêque ou ses officiers, de se rendre à l’hôtel de Porte-Mars pour y plaider, être jugés et faire tout ce qui autrement se serait fait dans le palais de Reims. Enfin, il était interdit aux magistrats municipaux de vendre des rentes viagères et de lever des taxes pour les besoins de la ville sans l’aveu et le contrôle de l’archevêque[446].