[446] Archives administratives de la ville de Reims, t. I, p. 608 et suiv. (Voyez plus haut, p. 349 et 350.)

Saint Louis, si renommé dans son temps pour son équité, ne mettait point sur la même ligne les priviléges des communes et ceux des seigneurs, surtout des seigneurs ecclésiastiques. Il agit donc selon sa conscience en plaçant les bourgeois de Reims dans une condition pire que celle où ils se trouvaient au moment où la discorde avait éclaté entre la cour et les évêques. Mais comme il était doux pour les personnes, en même temps qu’inflexible dans ses idées d’ordre et de légitimité, il voulut que l’archevêque s’engageât par écrit à traiter humainement les bourgeois, et à ne point user à la rigueur des droits que lui assurait la sanction royale. Cet écrit fut envoyé aux échevins pour être conservé, comme pièce authentique, dans les archives de la commune ; mais l’archevêque montra presque aussitôt le peu de compte qu’il faisait d’une promesse vague et sans garantie. Deux commissaires royaux s’étaient rendus à Reims pour terminer, par arbitrage, tous les différends nés de la querelle qu’on cherchait à éteindre. Avant toute autre discussion, l’archevêque se mit à contester aux bourgeois de Reims le droit d’avoir un sceau, ce qui revenait à leur refuser tout droit de juridiction et toute existence légale comme corps politique. Les commissaires craignirent de renouveler les troubles si de pareilles questions étaient débattues, et, pour éluder la difficulté, ils insérèrent ces mots dans leur sentence : « Quant au sceau, nous en connaîtrons, en faisant appeler les parties dès qu’il nous sera loisible de le faire[447]. » Ils repartirent après quelques jours, et l’affaire resta indécise, c’est-à-dire abandonnée, comme autrefois, aux chances de l’énergie populaire et de l’ambition seigneuriale.

[447] De sigillo autem, quum vacare poterimus, vocatis partibus cognoscemus. (Marlot, Hist. metropol. Remensis, t. II, p. 525.)

L’excommunication portée contre les habitants de Reims fut levée avec les cérémonies d’usage. On rouvrit les cimetières, et l’on y transporta les corps des personnes mortes sous l’anathème qui, avant d’expirer, avaient donné quelques signes de repentir et de soumission à l’Église. Une absolution générale fut prononcée pour ceux qui, étrangers à la ville, avaient aidé les bourgeois dans leur révolte, travaillé à leurs gages, commercé avec eux ou acquitté à leur profit des engagements et des créances[448]. La ville, si agitée durant trois ans, rentra dans le calme, mais dans ce calme triste qui suit les révolutions dont l’issue n’a pas été heureuse. Les marchands et les artisans travaillaient à réparer les pertes que leur avaient causées les agitations politiques, l’interruption du commerce, et en dernier lieu la sentence arbitrale qui les chargeait d’une indemnité de dix mille livres au profit de l’archevêque pour ses dommages de tout genre. Cette somme devait être payée en plusieurs termes. Les premiers furent acquittés sans débat ; mais en l’année 1238, l’archevêque Henri, se sentant pressé d’argent, voulut avoir en un seul coup le complément de sa créance. Il mit sur la ville un impôt équivalent, et institua des commissaires chargés d’en faire, dans chaque quartier, la répartition et la levée.

[448] Ibid., p. 524.

Ces officiers se conduisirent avec une rigueur excessive, refusant d’accorder aucun délai et faisant des menaces d’emprisonnement. Leur dureté occasionna une émeute parmi les bourgeois de la classe inférieure, qui maltraitèrent les collecteurs et le bailli de l’archevêque. Celui-ci somma les échevins, par un message impérieux, de lui faire promptement justice. Mais les magistrats de la commune ayant répondu à cette sommation par des remontrances, l’archevêque assembla au château de Porte-Mars tous les chevaliers qui tenaient des fiefs relevant du comté de Reims et descendit à leur tête dans la ville. Après avoir posé des gardes à toutes les portes, il fit arrêter dans leurs maisons les échevins et un certain nombre des bourgeois les plus considérés. On les traduisit devant la cour épiscopale, qui, sans information et sans enquête, emprisonna les uns, bannit les autres, et fit démolir de fond en comble les maisons des plus opiniâtres[449]. Un arrêt d’excommunication fut de nouveau lancé contre la ville, et toutes les églises furent mises en interdit. Les bourgeois de Reims demeurèrent sous le poids de cette sentence et des désordres qu’elle entraînait jusqu’à la mort de Henri de Braine, arrivée en 1240. Alors il y eut une vacance de quatre années, durant laquelle la commune reprit le dessus, comme il arrivait toujours, et obtint du chapitre métropolitain non-seulement la révocation des sentences ecclésiastiques, mais la remise des indemnités qui restaient à payer[450].

[449] … Multorum nobilium ac militum stipatus cohorte urbem ingreditur… in scabinos, urbisque primores manus injicere, quorum nonnulli in exilium missi, alii in vincula conjecti, quorumdam domus eversæ… (Marlot, Hist. metropol. Remensis, t. II, p. 526.)

[450] Anquetil, Hist. de Reims, t. II, p. 67 et 68.

Dans cette lutte perpétuelle de deux puissances rivales, au sein de la même ville, la moindre concession faite de gré ou de force par l’une d’elles amenait toujours une réaction en faveur de l’autre. Ainsi, à chaque instant, les grandes questions, résolues dans un sens, pouvaient se débattre de nouveau et se résoudre en sens contraire. Reprenant par degré son ancienne énergie, la commune de Reims ne tarda pas à inquiéter le successeur de Henri de Braine. La principale source de ces inquiétudes était l’organisation des compagnies de milice bourgeoise que les magistrats municipaux s’occupaient à régulariser. Ces compagnies, commandées par des officiers appelés connétables, faisaient la garde de jour et de nuit aux portes de la ville et dans les différents quartiers, s’exerçaient fréquemment au maniement des armes, et quelquefois en venaient aux mains, par une sorte de bravade militaire, avec les soldats de l’archevêque, lorsque la bannière seigneuriale passait devant celle de la commune. Sous le prétexte d’établir d’une manière plus complète la sûreté et la tranquillité dans la ville, les bourgeois plaçaient à l’extrémité de chaque rue des chaînes de fer et des barricades, dont l’objet réel était d’empêcher la garnison du château épiscopal de se répandre dans la cité sans la permission des échevins. Ces nouvelles tentatives de la commune pour se fortifier et préparer une complète restauration de ses priviléges donnèrent lieu, en 1257, à une seconde intervention du roi Louis IX[451].

[451] Anquetil, Hist. de Reims, t. II, p. 90 et suiv.