Le siége épiscopal était occupé alors par ce même Thomas de Beaumetz dont il a été fait mention plus haut, homme moins audacieux que Henri de Braine, mais aussi peu favorable aux libertés de la bourgeoisie. Encouragé par la conduite du roi dans la grande querelle de 1235, il le supplia de venir à son secours et de se rendre à Reims pour écouter ses griefs contre la commune. Le roi, cédant aux prières de l’archevêque, alla à Reims, et, après avoir écouté les plaintes des deux parties, il prononça, comme arbitre, un jugement analogue à celui qu’il avait rendu vingt-deux ans auparavant. Les échevins eurent beau représenter que la ville de Reims était ville de loi et de commune ; que les bourgeois y étaient associés en corps et en collége ; qu’à ce titre ils avaient le droit de lever des compagnies, de leur donner des capitaines, d’avoir en garde les clefs et les fortifications de la ville, le roi donna sur tous ces points gain de cause à l’archevêque. Les compagnies de milice furent placées sous son autorité, les clefs des portes lui furent remises, et l’enlèvement des chaînes et des barricades fut ordonné[452].

[452] Anquetil, Hist. de Reims, t. II, p. 92 et 93.

L’histoire de la commune de Reims, durant la dernière moitié du treizième siècle et la plus grande partie du quatorzième, offre la répétition de mêmes querelles, mais avec des scènes moins variées, parce que l’autorité royale y intervient d’une manière uniforme par les appels au parlement. Cette lutte du privilége seigneurial contre les libertés bourgeoises, si énergique dans son origine et si pleine de mouvement, paraît ainsi transformée en un procès entre parties, où les rôles de demandeur et de défendeur sont remplis tour à tour par l’archevêque et par les magistrats de la commune. Plaideurs inconciliables et toujours en instance, ils portaient dans cette guerre d’un nouveau genre un acharnement qui rappelait, sous d’autres formes, le temps des hostilités à main armée. L’archevêque ou ses fondés de pouvoirs qualifiaient leurs adversaires de chétives gens, de gens de néant ; et lorsque ceux-ci présentaient leur requête scellée du sceau de la commune : « C’est une pièce fausse, disaient les premiers, et de nulle valeur en justice ; car les échevins de Reims n’ont pas le droit d’avoir un sceau[453]. »

[453] Missi ab archiepiscopo scabinorum procurationem, ac sigillum impugnant, dicuntque neo jus communiæ habere nec sigillum… (Marlot, Hist. metropol. Remensis, t. II, p. 572.) — Anquetil, Hist. de Reims, t. II, p. 255.

En l’année 1362, les avocats de l’église métropolitaine prirent les conclusions suivantes : « Que l’échevinage soit déclaré aboli et que toute juridiction civile et criminelle soit remise en la main de l’archevêque ; que le roi détruise la commune, comme une association illicite, dangereuse et non autorisée par ses prédécesseurs ; que l’archevêque puisse régler à sa volonté le gouvernement de la ville, armer ou désarmer les habitants, lever des compagnies, nommer des connétables et des commandants, sans rendre compte à qui que ce soit. » L’arrêt du parlement ne fit droit ni à ces demandes ni aux plaintes de la commune sur les tyrannies et les usurpations du clergé ; mais il consacra les prétentions d’une troisième puissance qui s’élevait alors au détriment des deux autres. « La garde et le gouvernement de la ville, disait la sentence, appartiennent au roi seul et à ceux qu’il lui plaira d’y commettre[454]. »

[454] Anquetil, Hist. de Reims, t. II, p. 257.

Au quinzième siècle, la commune de Reims cesse entièrement de jouer un rôle politique. Elle ne fut point abolie, mais elle s’amortit en quelque sorte sous la pression de l’autorité royale. Dans les temps de subordination paisible qui succédèrent aux tumultes du moyen âge, l’oubli éleva comme une barrière entre la bourgeoisie moderne et l’antique bourgeoisie, si fière et si indépendante. Le seul grand événement local, pour un habitant de Reims, fut la cérémonie du sacre ; et les enfants de la ville jouèrent au pied du vieux château des archevêques, sans se douter que ces murs en ruine eussent été maudits par leurs aïeux. Toutes les villes de France sont tombées, depuis quatre siècles, dans la même nullité politique ; mais on se figure trop aisément qu’il en a toujours été ainsi. Pour chercher des exemples de courage civique, nous remontons jusqu’à l’antiquité, tandis que nous n’aurions besoin que d’étudier à fond notre histoire ; parmi nos villes les plus obscures, il n’en est peut-être pas une qui n’ait eu ses jours d’énergie. Vézelay, dans le département de l’Yonne, n’est pas même un chef-lieu de sous-préfecture, et cette simple bourgade eut, il y a près de sept cents ans, l’audace de faire une révolution pour son compte.

LETTRE XXII
Histoire de la commune de Vézelay.

A huit lieues au sud d’Auxerre et à vingt-trois au nord-est de Nevers, se trouve la ville de Vézelay, qui, au moyen âge, n’avait que le titre de bourg, mais était beaucoup plus grande et plus peuplée qu’aujourd’hui. La cause de sa prospérité était une église renfermant des reliques de sainte Marie-Madeleine, et attirant un immense concours de visiteurs et de pèlerins. Cette église dépendait d’une abbaye de l’ordre de Saint-Benoît, fondée au neuvième siècle par le comte Gherhard, célèbre dans les romans de chevalerie sous le nom de Gérard de Roussillon. En transportant à l’abbaye de Vézelay tous ses droits de propriété et de seigneurie sur le bourg et sur ses habitants, le comte Gherhard avait voulu qu’elle en jouît en toute liberté, c’est-à-dire qu’elle fût à jamais exempte de toute juridiction temporelle ou ecclésiastique, hormis celle de l’église de Rome. Il obtint à cet égard un diplôme de l’empereur Karl le Chauve, affranchissant l’église de Vézelay et ses hommes, tant libres que serfs, de l’autorité de tout juge, gouverneur et officier public[455]. En outre, le pape régnant prononça l’anathème contre tout laïque ou prêtre qui oserait enfreindre les priviléges d’une église fille de celle de Rome, et faisant partie des domaines du siége apostolique[456].

[455] Script. rer. gallic. et francic., t. VII, p. 608.