[456] Toutes les autres pièces relatives à cette fondation se trouvent dans le premier livre de l’Histoire du monastère de Vézelay, publiée par Luc d’Achery, Spicileg. Paris, 1723, t. II, p. 498.

Malgré le diplôme impérial et malgré l’excommunication renouvelée par une suite nombreuse de souverains pontifes, les héritiers des droits du comte Gherhard, dans l’Auxerrois et le Nivernais, essayèrent à plusieurs reprises de faire rentrer le bourg de Vézelay sous leur autorité seigneuriale. Les richesses des habitants et la célébrité du lieu excitaient leur ambition et la rendaient plus active. Ils ne pouvaient voir sans envie les grands profits que l’abbé de Vézelay tirait de l’affluence des étrangers de tout rang et de tout état, ainsi que des foires qui se tenaient dans le bourg, notamment à Pâques et à la fête de sainte Marie-Madeleine. Ces foires, où se rendaient en foule des marchands de toutes les provinces de France et même des pays lointains, donnaient à un bourg de quelques milliers d’âmes une importance presque égale à celle des grandes villes du temps[457]. Quoique serfs de l’abbaye de Sainte-Madeleine, les habitants de Vézelay, à mesure qu’ils s’enrichissaient par l’industrie et le commerce, avaient vu s’améliorer graduellement leur condition civile[458] ; ils étaient devenus à la fin propriétaires d’immeubles qu’ils pouvaient léguer, et, pour eux, le servage se trouvait réduit à des redevances plus ou moins arbitraires, à des taxes gênantes pour l’industrie, et à l’obligation de porter leur pain, leur blé et leur vendange aux fours, moulins et pressoirs publics, tenus ou affermés par l’abbaye. Une longue querelle, souvent apaisée par l’intervention des papes, mais renaissant toujours, s’éleva ainsi entre les comtes de Nevers et les abbés de Vézelay. Cette querelle devint extrêmement vive dans le cours du douzième siècle. Le comte Guillaume II, plusieurs fois sommé par l’autorité pontificale de renoncer à ses prétentions, les fit valoir avec plus d’acharnement que jamais, et son fils, du même nom que lui, hérita, en lui succédant, de son hostilité contre l’abbaye.

[457] … Multis ex partibus ad eam plures convolaverunt et tam sui copia, quam rerum affluentia illud oppidum illustre conspicuumque reddiderunt. (Hist. Vizeliac. monast., auctore Hugone Pictavino, lib. III, apud Luc d’Achery, Spicileg., t. II, p. 423, col. 2.)

[458]

Suscitat invidiam turba turbatior omni,

Servorum in dominum seditiosa manus.

(Ibid., t. II, p. 523, col. 2.)

La dignité d’abbé et de seigneur de Vézelay appartenait alors à Pons de Montboissier, originaire de l’Auvergne, homme d’un caractère décidé, mais aussi calme que celui du jeune comte de Nevers était fougueux et violent. La guerre entre ces deux antagonistes, d’une humeur si différente, ne fut suspendue que par le départ du comte pour la croisade. Son séjour à la Terre sainte ne changea rien à ses dispositions ; mais au retour, durant la traversée, surpris par une tempête et se voyant en péril de mort, il promit à Dieu et à sainte Marie-Madeleine de ne jamais inquiéter l’abbaye de Vézelay s’il revenait chez lui sain et sauf[459]. Ce vœu, prononcé dans un moment de crainte, ne fut pas longtemps gardé, et sa rupture fut accompagnée de circonstances toutes nouvelles.

[459] Hist. Vizeliac. monast., auctore Hugone Pictavino, lib. III, apud Luc d’Achery, Spicileg., t. II, p. 523, col. 2.

Il y avait à Vézelay un étranger appelé Hugues de Saint-Pierre, habile mécanicien, qui était venu pauvre s’établir dans la ville et y avait amassé de grands biens par la pratique de son art. Cet homme, d’un esprit vif et adroit, se trouvait en relation d’affaires avec les barons de la contrée et même avec le comte de Nevers, qui se plaisait à son entretien et recevait de lui en présent des produits curieux de son industrie[460]. Devenu riche dans un lieu de servitude, Hugues de Saint-Pierre supportait impatiemment le contraste de sa fortune acquise avec l’état social qu’il lui fallait partager, et il désirait une condition plus libre pour lui-même et pour ses concitoyens. Cette pensée généreuse n’était pas exempte d’ambition personnelle, et il semble que, dans ses rêves politiques, l’artisan de Vézelay se voyait d’avance élevé au premier poste d’un gouvernement municipal. Témoin des longs démêlés du comte Guillaume II avec l’abbé de Sainte-Madeleine, Hugues de Saint-Pierre fondait sur le retour de cette lutte l’accomplissement de ses espérances, et il faisait de son mieux auprès du jeune Guillaume III pour l’exciter à raviver la querelle et à prendre l’offensive. Il lui conseillait de s’emparer du droit de justice sur les bourgeois de Vézelay, soit en jugeant les procès pendants devant la cour abbatiale, soit en faisant saisir quelque délinquant justiciable de l’abbaye, et il lui assurait que les bourgeois, s’ils avaient à choisir, n’hésiteraient pas un seul moment entre les deux juridictions[461].