« Alors, de quoi cause-t-on ? De mille choses, et pendant ce temps le parfum de la femme vous pénètre, la grâce de ses gestes, de ses jolis petits mouvements vifs agit sur vous, donnant assez pour vous contenter, refusant assez pour ne pas trop vous attiser, vous comblant enfin de ces prévenances, de ces attentions qui ensorcelleraient le cœur le plus sec et le plus froid. Eh oui ! c’est comme cela. Moi qui vous parle, pendant mon stage, j’avais fait la fête, comme tout le monde. A mon retour, je trouvai cela grossier, figurez-vous. Je compris alors cette chasteté travailleuse des Américains à laquelle je n’avais pas voulu croire. Le « flirt » qui me semblait sot me parut, en quelque sorte, moral. Il nous manque à nous autres, internés dans des prisons d’écoles pendant l’adolescence, sévèrement séparés de nos jeunes filles séquestrées sous le jupon de leur maman.
« Je m’explique ainsi pourquoi tant de jeunes gens se jettent, au sortir du collège, dans les bras de la première catin venue. Eh ! parbleu, l’homme a besoin d’expansion à certaines époques de sa vie. Les Américains l’ont compris. Et, en somme, « le flirt » tel qu’il est pratiqué là-bas, c’est « l’école du mariage ».
« Vous allez me demander : « Les Américaines sont-elles naïves ? » Je vous répondrais oui, si je ne pensais au fond du cœur qu’on est toujours téméraire de risquer au feu le plus petit bout de l’ongle pour attester la naïveté d’une femme.
« Voilà bien des détours pour vous dire que je fus amoureux, amoureux comme vous le seriez à votre âge, amoureux fou, « comme on l’est à vingt ans », disaient les romances de jadis. Mon Dieu, mon Dieu ! c’est loin, tout ça… que de temps, d’espace, de morts, de rêves ! Allons, prenez donc encore un verre de corton, vous me tiendrez compagnie.
« Il faut vous dire qu’à mon insu la vie de la mer avait merveilleusement préparé cette crise.
« Les longs séjours en mer ont des facultés à eux. Durant ces périodes d’uniformité et de silence on dirait que la vie intérieure s’assoupit. Le présent est monotone et tous les jours identiques à eux-mêmes. Je me levais tard. Par le beau temps j’allais griller une cigarette sur le pont, contemplant les grandes eaux et leur tumulte éternel. Un oiseau, une frêle silhouette de navire à l’horizon, constituaient des événements pour la journée.
« Par le mauvais, je restais allongé sur un des divans de la bibliothèque, écœuré d’esprit autant que de corps, à la fois las de moi-même, du présent et de l’avenir.
« Les conversations du début avec mon compagnon s’étaient faites plus rares. Notre stock d’idées communes était épuisé et nous vivions, l’un vis-à-vis de l’autre, comme des sortes de ruminants, roulant constamment dans notre tête une pensée informe, obstinée, obtuse. Les mêmes heures de repas nous réunissaient dans la salle à manger — une petite pièce en tek verni et en cuivres que je vois encore — dont le bois craquait sans cesse au roulis. Nous mangions en silence l’excellente cuisine de notre chef, et c’est peut-être à cela, qui vous paraîtra un détail, que nous dûmes de rester tout le temps en bonne harmonie, nouvelle preuve de cet axiome des marins : « Un bon cuisinier est aussi utile en campagne qu’un bon commandant, parfois plus. » Les quelques paroles qui, par habitude, sortaient de nos lèvres finissaient par résonner d’une façon insolite, comme des mots vides de sens, et de jour en jour nous devenions différents de nous-mêmes. Le passé et l’avenir, ces deux routes indéfinies du rêve, ne nous tentaient même pas. En vain, j’ai souvent cherché à lire, à noter, à écrire. J’eus vite dévoré les quelques livres que j’avais emportés et le courage me manqua pour les rouvrir. Ma pensée aime pourtant à reparcourir les mêmes sentiers, mais j’éprouvais comme une lassitude immense de m’intéresser à quoi que ce fût et mon esprit tourna bientôt dans un cercle d’idées machinales, passives, dont il me devint impossible de sortir.
« Cet alentour bruissant et monotone avait étendu jusqu’à nos âmes sa contagion ; nous nous laissions bercer par son rythme dans une sorte de songe où se résumait notre reste de vie. Jamais je ne sentis avec plus de force cette impression : qu’ici-bas nous ne sommes après tout que des forçats, pauvres forçats stimulés par le vain mirage des apparences, limités dans un cercle immuable par les chaînes fatales des habitudes.
« Quoi que vous puissiez penser de ces réflexions pessimistes qui font si peu honneur à la liberté humaine, il n’en est pas moins vrai que dans ces instants où toute vie semble éteinte, le cœur fait provision de désirs. C’est pourquoi, du moins je le suppose, les marins éprouvent de si violentes amours.