« Pourquoi diable, m’avez-vous remis cette histoire-là en mémoire ? Vous savez bien qu’il faut qu’elle sorte quand elle revient, suivant la métaphore un peu outrée de Balzac, « frapper à la porte du souvenir », porte qui, entre parenthèses, s’ouvre toujours. »
Comme je protestais, il reprit :
« C’est juste, vous ne saviez pas. Eh bien ! vous allez savoir. Vous dînez ici ce soir, c’est entendu. Pierre vous reconduira. »
— « Julie ! Julie ! appela-t-il ; mon jeune ami dîne ici ce soir. » Et il ajouta en manière de paraphe d’un traité déjà conclu : « Vous irez chercher une bouteille de Corton de 58. »
Ce fut dans la salle à manger toute blanche, dallée noir et blanc, en face d’un buffet Louis XV où luisaient de magnifiques Sèvres au chiffre royal, que le baron d’Orves commença son histoire.
« Dans ce temps-là, mon ami Darblaing, fils d’un grand industriel du Nord, venait d’acheter un yacht et m’avait proposé de l’accompagner dans son premier voyage. Je venais d’achever mon stage au quai d’Orsay, et après trois ans passés dans les paperasses, il ne me semblait pas superflu de m’accorder quelques mois de grand air et de repos. Où allions-nous ? A l’aventure. Nous étions jeunes tous les deux. Moi, j’avais vingt-cinq ans, lui vingt-sept. Joli bateau confortable, bon cuisinier, quelques livres, un vieux routier du long cours comme capitaine ; enfin toutes les garanties suffisantes pour ne pas nous perdre en mer et y passer notre temps le plus agréablement possible. Nous allâmes d’abord à Cannes faire une petite fugue sur la Côte d’Azur ; puis, un beau jour, las de tous les coins rebattus, avides de grandes traversées, de soleil, de verdure, « quelque diable aussi nous poussant », nous voilà partis pour les Antilles. De ces îles célèbres par leur hospitalité, leurs parfums, leurs fougères géantes, leurs fleurs, leurs papillons, leurs oiseaux et leurs femmes, je ne vous dirai rien, non plus que de la société charmante qu’on y trouvait dans ce temps-là. Ce qu’on s’y amusait ! mon Dieu ! Il paraît que cela n’est plus. Ça, voyez-vous, c’est la loi de l’évolution. Les centres du plaisir se déplacent comme ceux de la civilisation et de la richesse. C’est fatal. Pourquoi le regretter ? Puisqu’en définitive le diable, c’est-à-dire nous-mêmes, n’y perd rien. Enfin, nous déplorons ce qui n’est plus, c’est encore une loi.
« J’ai là des lettres de mon grand-oncle, le chef d’escadre… Ah ! mais je m’égare ; ça sera pour une autre fois. Donc nous quittons les Antilles et nous nous résolvons à couronner notre croisière par un séjour à la Nouvelle-Orléans. La Nouvelle-Orléans, voyez-vous, c’est un paradis. Vous ne l’avez pas vue. Si vos pas vous y portent quelque jour, vous le constaterez, ou elle a bien changé.
« Toute l’aménité, la gaieté françaises, l’amour du plaisir inné aux créoles, se sont mêlés là avec les franches et libres allures américaines, avec l’activité de vie qui est la caractéristique de cette race de l’avenir : tout cela entouré d’un grand luxe que le train des affaires mené par les hommes assure à leurs femmes. Si vous allez là-bas, je vous recommande les Américaines ; d’ailleurs, elles se recommandent assez par elles-mêmes, surtout les jeunes filles qui y règnent en souveraines absolues. En France nous n’avons pas idée de ça. Nos jeunes filles, rangées au bal sous l’éventail circonspect de leurs mères, gardent, ou du moins de mon temps gardaient, avec leur danseur en particulier et le jeune homme en général, un souci de la banalité, du bon aloi, du bon ton, du bon goût que je suis loin de vouloir juger, et encore moins — vous m’entendez bien — fort loin de vouloir blâmer. Mais, suivant notre proverbe : « Qui n’a qu’une cloche n’a qu’un son », et si grand que soit le charme des cils baissés et des âmes ingénues qu’on soupçonne, le grain de sel, et même, si vous voulez, de poivre, des petites Américaines ne saurait être dédaigné. Là-bas, les jeunes filles se promènent avec vous, vous reçoivent, vous les recevez, vous invitent, vous les invitez, sans que les parents aient beaucoup à y voir. On vous présente quelquefois, pas toujours ; puis, de visu, on admet que vous êtes un monsieur respectable ; on vous laisse en des tête-à-tête qui, tout charmants qu’ils soient, ne prennent pas le tour que vous semblez leur supposer. Mais oui, je vois vos yeux qui brillent, vos lèvres qui remuent. Détrompez-vous. En Amérique, la jeune fille se fait respecter elle-même.