« Mon pauvre enfant, dans quelques années, tout cela sera bien mort. Moi, je m’en vais, et ma pauvre bicoque ne tiendra guère contre le premier vent d’hiver qui la secouera un peu fort. Mais puisque vous voulez bien entendre les rengaines d’un vieillard — le dernier, espérons-le, d’un monde qui n’est plus, — rendez-lui cette justice lorsqu’il dormira là-bas, dans le petit cimetière, c’est qu’il aura respecté avec scrupule jusqu’à la poussière que les ans ont mise sur les meubles de ses aïeux.

« Bien souvent, vous le pensez, dans des veillées parmi ces morts qui sont ma seule compagnie, j’ai senti passer dans ma chair un frisson attardé d’existence, un furtif quoique profond besoin d’affection et de vie, et l’humain désir — peut-être le plus humain des désirs — de me prolonger par d’autres êtres en qui demeure un peu de moi et de ceux qui m’ont précédé. Verlaine alors chante mélancoliquement dans ma mémoire :

Le foyer, la lueur étroite de la lampe,

Avec la rêverie, le doigt contre la tempe,

Et les yeux se perdant parmi des yeux aimés,

L’heure du thé brûlant et des livres fermés,

La fatigue charmante et l’attente adorée

De l’ombre nuptiale et de la douce nuit.

« Paroles tentantes pour un solitaire. Mais ce n’est point à nous, n’est-ce pas, de décider qui eut raison entre l’orgueil du remords et le dédain du bonheur ? Mon scrupule paraîtra sans doute une chose folle, condamnable, à vos enfants ; mais cependant je vous jure que j’ai obéi à quelque chose, à quelque chose de fort. Il fallait que ce quelque chose fût fort puisqu’il m’a empêché de saisir le bonheur… Oui, et vous savez, ajouta-t-il d’une voix plus triste, le vertige que c’est quand le bonheur ou même son ombre passe à portée de notre main… »

Il ferma les yeux. Peut-être était-ce pour me cacher une larme. En m’affirmant, comme il l’avait fait tout à l’heure, qu’il contemplait aujourd’hui le passé avec sérénité, était-il bien sincère ? et, pour répéter une phrase de psychologue, « ne peut-on admettre qu’un regret se glisse entre la résignation qui dépend de nous-mêmes et l’oubli qui dépend du temps » ? Mais je crois plus volontiers qu’on n’est jamais bien sûr de remuer des cendres sans risquer d’y ranimer la vieille étincelle, même quand elle a couvé pendant des années. Cette étincelle avait dû être vive pour produire encore, à quinze ans de distance, un pareil choc dans un cœur maintes autres fois visité par l’amour. Ce fut positivement avec un peu d’humeur qu’après des instants de silence il ajouta :