Une phrase familière à mon hôte s’incrustait en moi : « Les contes de ma bonne, les pierres qui m’ont entouré dès l’enfance, voilà ma formation pour la vie. » Ce n’était point là, comme je l’avais cru jusqu’alors, une boutade d’esprit cultivé et paradoxal contre l’humanité et ses œuvres, mais une vérité dont je ressentais toute la profondeur. En reportant les yeux de ces pierres retenues par des lianes au précoce vieillard qu’elles abritaient, j’étais frappé de la similitude existant entre le propriétaire et sa demeure. La même sérénité un peu lasse, pas tout à fait exempte de mélancolie, une sérénité « de raison », la même philosophie du bonheur s’exhalaient de ce visage et de cette façade. « Ceci » avait modelé « cela ». L’on ne pouvait imaginer une assimilation plus complète d’un être par les choses qui l’environnent. J’évoquais machinalement la devise gravée sur le pignon au temps de la Ligue, In Bello Pax, et, ayant encore dans l’oreille les paroles de mon hôte qui ouvrent ce récit, je songeais : « Heureux homme ; parmi les pierres ancestrales, sous leur influence, il a donc trouvé, lui aussi, la paix au milieu de la guerre. »
J’entendais par là que lorsqu’on vieillit solitaire après avoir mené une jeunesse passionnée, on a des souvenirs et, en général, des regrets. Qui donc a dit : « Le châtiment de ceux qui ont aimé les femmes est de les aimer toujours ? »
Le tumulte de ses années ardentes devait logiquement retentir dans l’âme de mon interlocuteur lorsqu’il lui arrivait de regarder en arrière. Heureuses, ne les regrettait-il pas ? Malheureuses, n’en avait-il pas conservé quelque amertume ? Par suite de quel charme inconnu aux autres pouvait-il contempler son propre passé avec ce rayonnement, cette quiétude ?
Une anecdote allait me faire comprendre pourquoi il applaudissait à la conclusion, cependant un peu triste, de sa vie.
Il reprit :
« Cette heure où la campagne s’endort au sein du soleil las participe de la qualité exquise des instants où, à demi éveillés, nous sommes cependant sur le point de dormir. Déjà notre esprit rêve et notre bouche parle encore. On dit que nous divaguons parce que nous errons dans les régions nébuleuses que nos corps, trop matériels, ne sauraient atteindre. En réalité, si notre esprit est encore plongé par la base dans les ténèbres de ce monde vulgaire, son sommet, comme celui des montagnes quand le jour va naître, commence à voir blanchir l’aube enchantée du songe.
« Eh bien ! remarquez-le, c’est la seule heure où le rêve ait une voix humaine. En tout autre temps, il est silencieux. De même, mon cher enfant, la campagne au crépuscule : tout s’anime, tout parle, tout a des voix ; les fumées, les cloches lointaines, les arbres et les appels gutturaux des gardeuses de bêtes, ont une musique. C’est l’heure où les fantômes, que n’intimident plus les clartés trop vives du jour ou le brutal contact de ceux qui vivent, se glissent furtivement hors de leurs tombes… Oui, ajouta-t-il, abaissant les paupières et comme prolongeant son regard au delà de la vie, l’heure où leurs pas légers viennent frapper mon oreille, où M. Jacques, Jambe-d’Argent et Gaullier, dit Grand-Pierre, font un tour dans ces salles comme au temps où ils venaient y chercher refuge. Ah ! je vois des choses indicibles sur ces pans de murs envahis par la nuit… »
Comme j’admirais la sensibilité qu’il avait gardée et que j’ajoutais : « C’est rare après avoir roulé longtemps dans sa pensée les mêmes impressions » ; il me répondit :
« Mon ami, ces choses-là sont de celles qu’on ne se lasse point de voir, car la lumière qui les éclaire n’est plus celle de la vie, mais une autre infiniment plus douce ; et puis — car il y a toujours dans nos sensations les plus pures un grain d’humanité qui persiste — et puis, il y a en moi, quand j’y pense, un orgueil, celui de les avoir respectées, même quand, pour cela, il a fallu, ma foi oui, marcher sur mon cœur, comme on dit dans les mélodrames. »
J’ouvris sans doute les yeux très grands, car il reprit aussitôt : « Cela vous étonne ? Eh bien, oui… il y a longtemps, bien longtemps, quinze ans environ, j’ai failli amener ici, vous entendez bien, ici, entre ces murs, sous ces portraits, une petite personne charmante, jolie, gaie… mon Dieu ! qu’elle était séduisante… mais étrangère, et étrangère, entendez-vous, non pas seulement de naissance et d’habitudes, mais de tout, de tout, séparée par un abîme et une race de ce que vous voyez et de ce que je vénère ici.