Mais entre les deux phases contemplatives de son existence, son enfance et sa précoce vieillesse, en dépit des hantises natales qui le tourmentaient, cet homme avait vécu beaucoup.
C’est une banalité de dire que l’âge provient moins de la durée que de l’intensité des événements survenus pendant cette durée. Or, bien que notre héros eût à peine quarante ans, déjà les fils blancs se mêlaient aux rudes soies blondes de ses moustaches, de ses cheveux en brosse, ondulés au fer sur les côtés de la tête.
Quoiqu’il eût l’allure robuste, les dents larges et blanches, l’œil magnifique et en général ardent, certaines expressions passagères de sa physionomie, certaines attitudes indiquaient à ne s’y point tromper « le retour ». Son regard surtout avait par instants une sorte de caresse infiniment lasse ; il semblait couler entre les paupières épaisses, à demi closes. Les lèvres qui, sous la touche brutale de la moustache, avaient gardé les contours délicats d’une bouche d’enfant, se baissaient aux coins quand se glissait le regard dont je parle, et il en sortait un sourire détaché, indulgent. Ce regard disait : « Il n’importe » aux choses existantes ou qui allaient être.
Ces expressions étranges n’étaient pas habituelles ; l’expression habituelle était l’ironie ; elles passaient subitement sur sa figure et y imprimaient la tristesse soudaine, l’affaissement de teintes qui envahit la terre à la tombée du jour.
Je le connus à l’époque où le fond d’un tempérament triste avait repris l’avantage ; néanmoins les étincelles qui jaillissaient de temps à autre de sa conversation trahissaient l’esprit et l’entrain dont il avait dû briller jadis. Sans nul doute il avait été séduisant et beau. Il me plaît de croire que les femmes l’avaient aimé beaucoup ; en tout cas lui avait aimé beaucoup les femmes. Cela se voyait à la façon dont il parlait des aventures d’amour, parfois lestement, d’une manière enjouée, avec les plaisanteries les plus gauloises et les paradoxes les plus osés, les plus fous — qui sont peut-être, après tout, des vérités ; qui sait ? — d’autres fois tendrement, non sans mélancolie, comme si l’image de quelque belle revenante fût entrée visiter et attiédir son cœur de solitaire. En réalité, je crois que ce cœur qu’il cherchait à faire paraître sceptique, dur, amer, était d’une sensibilité, tranchons le mot, d’une candeur idyllique. Mais son possesseur redoutait le ridicule de passer pour « sensible ». Il n’en parlait donc point et affectait de le mépriser. Le récit qui va suivre édifiera à ce sujet.
Sur le point de commencer cette histoire, il est nécessaire d’entretenir le lecteur de l’ÊTRE qui, après le héros, y joua le plus grand rôle : je veux parler de sa demeure.
Au moment où nous parlions, assis sur la terrasse, ce vieux manoir, bâti vers la fin du seizième, nous dominait de ses deux tourelles. L’usure des siècles n’avait pas encore effacé les enjolivures qu’un maître maçon, élève de Delorme, avait ouvrées dans le tuffeau des fenêtres, mais elle avait étendu sa patine d’un charme sans rival sur toutes les parties de cet édifice, réparé bien des fois au petit bonheur, suivant le hasard des bonnes et des mauvaises années de la terre, selon le goût, le caprice changeant de neuf générations successives.
Le temps s’était chargé de recouvrir sous une même teinte égale et chaude les retouches malheureuses ou malhabiles, les grâces sacrilèges du dix-huitième et les horreurs de la Restauration, les pierres de taille et celles d’ardoises, les briques et les bavures de chaux. Puis, là, où les intempéries trop fortes avaient fait brèche, la nature, cette compatissante amie des choses anciennes, avait ménagé des berceaux de houblon, de vigne-vierge, de glycines.
Telle qu’elle nous apparaissait, toute dorée par la lueur du couchant, cette masure, dont les greniers tremblaient lors des bourrasques d’équinoxe, était bien ce que je l’ai appelée tout à l’heure : — un être, — mais un être d’espèce supérieure à nous autres, échos limités d’une période, qui n’exprimons, en définitive, que nous-mêmes ; un être dont la vie, plus étendue que la nôtre, se composait de beaucoup de vies, diverses et cependant continues. Cette synthèse de pierre était le lien qui les unissait entre elles, en proclamait la continuité jusque dans la diversité. Si l’on pouvait définir, représenter l’âme d’une race, ces murs l’auraient fait mieux que toutes les analyses et que toutes les histoires, quoiqu’ils fussent en réalité moins qu’une âme, puisqu’une âme ne meurt pas et que tout ce qui est matière est condamné à périr. A l’heure où nous les contemplions, ils vivaient ; avec un air de vieillesse, il est vrai, mais de vieillesse heureuse, contente d’avoir tant vécu, attendant avec tranquillité la mort, de vieillesse auréolée, épanouie par la sollicitude, par la lumière du soir.
Ils vivaient — et de façon si singulière que j’en fus frappé. Pour la première fois, moi, qui les avais souvent regardés, je les voyais sous un aspect nouveau : celui d’un personnage étrange, mystérieux, puissant, et qui souriait.