Il n’avait guère souvenir de son père, et sa mère était une personne douce et triste qui se livrait peu. Son enfance s’était écoulée entre de vieilles bonnes qui avaient presque vu la Révolution et qui en parlaient sans cesse. Ses légendes et ses drames alternaient dans leurs discours avec les anecdotes sur les grands-parents, les grands-oncles, toute une société qui n’existait plus.

Aussi, dans le village, ce que le petit Paul goûtait le mieux c’était le cimetière. Pas de tombe croulante dont il ignorât l’habitant. Et quand soufflait le vent d’automne qui ramène les fantômes, il savait en démêler toutes les voix. Ses jeux préférés étaient de revêtir avec son frère les vieux habits que l’on conservait encore et de jouer « à la Cour ». Toutes ses pensées, toutes ses aspirations, tous ses rêves remontaient à ce temps irrévocablement mort. Tout ce qu’il connaissait et aimait était enfoui là. Que lui importaient un présent terne et un avenir sombre ?

Toutefois il avança « en âge et en sagesse ». Il lut beaucoup, sans guide mais aussi sans barrières ; aima Taine, et mesura un beau jour quelle distance le séparait des époques révolues. Il constata avec amertume que tout ce qu’il avait chéri était cendres, cendres que le souffle des temps nouveaux dispersait tous les jours et dont il ne resterait bientôt plus rien. Cependant il ne jeta pas l’anathème à ces formes subversives de ce qu’il avait conçu. Il disait : « Je voudrais trouver des mots neutres pour l’Histoire. » Mais la chaîne qui l’attachait au passé était scellée dans son cœur. S’en séparer, l’aurait-il dû ? D’autres, plus raisonnables, l’auraient fait peut-être, mais c’était un sentimental et il ne le put pas.

Il connut donc tout jeune la tristesse d’un avortement immense : celle d’avoir fini avant presque d’avoir commencé, et, dès sa jeunesse, ce fut un vieillard. Sa seule joie, sa volupté profonde était ce passé dont il parlait avec un grand charme. Je n’oublierai jamais les moments écoulés avec lui dans ce salon aux tapisseries usées, représentant l’Enlèvement de Proserpine, aux boiseries blanches, où deux pastels de La Tour mettaient des sourires de femmes. A la tombée du crépuscule, entre autres, ces entretiens revêtaient une indicible poésie. A sa voix, comme à un familier appel, tous les fantômes sortaient de l’ombre. Le jour, sur le point de disparaître, aidait nos imaginations en mettant un mystère autour des formes, et tout revivait : les êtres, les portraits, les soies.

En dépliant avec lui, pour les aérer, les vieilles hardes qu’il gardait avec sollicitude, il m’arrivait parfois de croire que je maniais des linceuls, car, à force de l’écouter, je voyais presque les corps qui les avaient animées jadis. Par un miracle analogue à celui de sainte Élisabeth, il transformait en roses la poussière dont ces « ajustements » demeuraient imprégnés. Je ne peux pas répéter ce qu’il disait. Il fallait l’entendre : les portraits descendaient de leurs cadres, les soies fanées s’éclairaient, les bouquets brodés retrouvaient leur grâce de naguère, puis, les bruits du temps présent se taisant peu à peu autour de nous, dans ce salon clos, qui n’enfermait que de vieilles choses, nous connaissions des heures d’autrefois impitoyablement comptées, hélas ! par le tic-tac de la pendule de Boule.

Je m’attarde à des détails, mais il faut juger l’homme. Certains le traiteraient d’égoïste condamnable, alors que son fait ne saurait relever de l’égoïsme : esprit particulier, il ne réglait pas, comme nous tous, son existence sur les vivants, mais bien sur les morts. En réalité, c’était un grand rêveur et au point de vue de la finesse, de l’acuité des sensations, peut-être un grand artiste.

De tels êtres sont mus et ne peuvent être explicables que par une imagination ardente. Sur les bancs du collège, celui-ci avait connu des fièvres de curiosité ; il s’était exalté sur les pays lointains, les grandes verdures étranges, les soleils et les parfums des jardins équatoriaux.

Il voulut d’abord être marin, puis soupçonnant certaines brutalités de carrière, il changea et choisit la diplomatie.

Ce fut un diplomate distrait et un mauvais voyageur. Le lien qui l’attachait à son pays natal était trop fort. Quand ce lien se tendit il meurtrit la chair de ce prisonnier par destinée. La substance dont il était fait se révolta. Il lui manqua, dans ces contrées nouvelles, les souvenirs incarnés dans chaque sentier, dans chaque pierre, les paysages dont toute heure du jour ou de la nuit évoque une figure, une impression, une légende. Peut-être vit-il des choses admirables, mais elles ne lui parlaient point, et, comme Hamlet, il avait son fantôme qui lui criait : « Souviens-toi ».

Il se croyait héroïque en résistant à « ses voix ». Il tint bon pendant quelques années, heureusement, car il apprit ainsi à mieux goûter son pays. Puis la mort de son frère étant survenue, tous les siens disparus, il lui devint vraiment impossible de vivre séparé de ses chères ombres. Dès lors il s’en retourna habiter parmi elles, descendant comme en rêve la pente qui mène à l’éternel repos.