Après des jours de mauvais temps, nous rencontrions vers le sud-est des Açores des calmes enchanteurs et des couchants divins.
Un livre à grand succès venait de paraître : Ève Victorieuse.
Il célébrait le triomphe des femmes du Nouveau Continent.
J’étais encore sous le charme des Américaines ; cependant, assemblant des souvenirs, j’évoquais tel homme du Vieux Monde qu’elles n’auraient pas si aisément « vaincu ».
VESPER
« Regarde en moi le crépuscule d’un beau jour qui s’évanouit. »
(Shakespeare, Sonnet.)
« Voyez, me disait celui dont on va lire l’histoire, cette campagne qui s’endort au couchant : les clartés tombent si molles, si douces au sein des premières ombres ; ne dirait-on pas qu’elles vont s’assoupir ? Dans les vignes les pampres deviennent transparents et s’imprègnent d’or, puis l’on entend les grives et les perdrix qui commencent à chanter. Une brume de gloire noie les chemins, les maisons, la vallée. Seul, le Loir, lame d’acier où palpitent des pourpres éphémères, coule net, enclos par ses peupliers, hautes et immobiles sentinelles.
« Eh bien ! le Passé, lui aussi, offre de ces radieuses perspectives. Les époques les plus tourmentées de notre vie présentent, vues à distance, la même sérénité, la même paix, la même splendeur. Pour être heureux quand, parvenu à l’âge mûr, on regarde en arrière, le secret, croyez-moi, consiste à savoir s’applaudir. Alors les angles et les duretés s’effacent pour devenir, comme ces buissons, des formes dorées, rondes et vagues dont Cuyp a su, dans ses tableaux, « faire des reposoirs du bonheur », selon la jolie expression de Fromentin.
« Un autre jour que le nôtre touche déjà ces événements de sa lumière et l’on demeure surpris, quand on y pense, de songer qu’ils furent la réalité, c’est-à-dire une partie vivante de nous-mêmes, tandis qu’aujourd’hui ils sont presque devenus une chimère, quelque chose de flottant, d’impalpable, et à peine distinct de nos rêves. Mais ce rien qui exaspère et n’assouvit jamais le désir possède deux facultés incomparables et incompatibles avec les réalités ardentes de la vie : la sérénité et la paix. De toutes ces scènes, à jamais mortes, émane cette douceur qui rayonne par les beaux temps des pores des vieilles pierres. Regardez-les, me disait-il en indiquant la tour qui nous surplombait. Bien des hivers ont passé sur elles. La chaleur, l’humidité, le froid, les ont tour à tour éprouvées. Les pluies, les soleils, les ans, les ont brunies et dorées. Aussi, après toutes ces extrémités, voyez comme elles s’éclairent doucement ce soir. L’apaisement du Passé est descendu en elles, et, ainsi que des aïeules revenues de bien des misères et de bien des joies, elles ont l’air de méditer, dans un souriant silence, que de tous les bonheurs le plus parfait est encore le repos. »
Mon interlocuteur avait parlé avec passion. Pour le connaître beaucoup, je savais son culte des années évanouies. Il était parmi ceux à qui ce simple titre de livre : Jadis et Naguère suggère d’ineffables mirages. Il se plaisait à dire, bien qu’il eut horreur des lieux communs à la mode, qu’il avait été pétri, non du limon de la terre, mais de la cendre des morts, de « ses morts ».