« Vous savez, mon cher, que quand on est pincé par l’amour on a toujours une période — comment dirai-je ? — d’incubation, si vous voulez. La fièvre ne s’empare pas tout de suite de votre corps et de votre pensée. On dirait qu’elle vous tâte, qu’elle vous palpe, comme pour s’assurer que c’est bien vous qu’elle a marqué.
« C’est à ce moment-là, voyez-vous, qu’il faut rompre quand on ne veut pas souffrir. Quelques heures de lutte serrée, la fuite, et vous êtes sauvé. Mais moi, à l’époque dont je vous parle, j’étais un naïf en amour, oui, un naïf, d’autant plus naïf que je l’avais toujours blagué. Je n’y croyais pas. Octave Feuillet n’était pas mon fait, pas du tout.
« Donc, sans expérience, je laissai ma pensée vaguer autour de Mlle Ninette — elle s’appelait ainsi — et ce nom me paraissait coquet, mignon, doux à redire, convenant bien au lutin gracieux que j’avais entrevu. Vous pensez si l’imagination en fait de belles quand elle est aux trousses d’un pareil jupon. Et moi, bienheureux serin, je ne devinais aucun symptôme. Je me disais : « Charmante jeune fille », puis j’y pensais toujours. En revenant avec Darblaing, nous fîmes, comme d’habitude, le bilan de la journée : nous passâmes en revue les petites amies.
« — La plus gentille de toutes, lui dis-je, est encore Mlle X ».
« — Allons donc ! fit-il en me jetant un coup d’œil en dessous.
« — Mon vieux, tu sais, d’ailleurs pas ça dans l’aile. Tu ne me connais pas.
« Il n’insista pas, et nous prîmes le petit « steam-launch » qui nous attendait pour rentrer à bord. Cette nuit-là je ne dormis pas. Emporté dans des dialogues imaginaires avec Mlle X, que mon rêve appela bientôt Ninette tout court, mes questions à Ninette alternaient avec ses réponses, et Ninette par ci, et Ninette par là, bref, mon cher, je ne fermai pas l’œil de la nuit. Le cerveau a cela de très particulier lorsqu’il roule en lui-même une personne sur toutes ses faces, c’est qu’il se l’assimile bientôt complètement. Elle devient sa chose, sa vie, et ce n’importe qui, pour vous inconnu hier, entre de plain-pied dans votre existence dont il fait désormais partie. Un fait curieux se produit lorsque vous retrouvez cette personne avec les rapports corrects, les distances obligées des relations mondaines. Des barrières s’élèvent devant cette connaissance si prompte, intimement caressée dans le rêve. Vous êtes brutalement transplanté dans le domaine plus lent de la réalité.
« Cela m’arriva le lendemain quand, à l’heure dite, mon ami et moi nous nous présentâmes chez Ninette.
« Elle nous reçut simplement, sans embarras, toute seule et d’une façon charmante. En touchant cette petite main, je me sentis pâlir. J’étais perdu.
« Nous nous rendîmes dans le salon où se trouvaient déjà ses amies. Là nous reprîmes la conversation pétillante de la veille, toute en fusées de rires, en plaisanteries, en éclats. Darblaing me fournit l’occasion d’un mot à succès.